A propos de l’ouvrage de Jacques Julliard: « les gauches françaises 1762 – 2012: histoire, politique et imaginaire »

Pour sa livraison de mars-avril, la revue Le Débat de Gallimard a sollicité plusieurs lecteurs de l’ouvrage de Jacques Julliard, Les gauches françaises 1762-2012 : histoire, politique et imaginaire (Flammarion). Vous lirez ci-dessous ma contribution à cet exercice collectif.

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Les gauches françaises : archéologie ou nécrologie ?

 

L’ouvrage de Jacques Julliard appartient au club fermé des livres épopées qui rendent possible une immersion totale dans l’histoire. Au fil des chapitres, la plongée fait d’ailleurs ressentir ses effets : l’esprit est à la fois subjugué par la beauté des profondeurs et happé par les courants d’idées, leurs remous violents, leur chaud et froid, leurs mouvements souvent contraires. Les gauches françaises est un océan de connaissances que surplombèrent, depuis la falaise avec sa table d’orientation, une cocarde tricolore à l’issue des Lumières révolutionnaires, un drapeau rouge tout au long du XIXe siècle, enfin une bannière rose depuis que la gauche s’est faite « de gouvernement » – rose vif ou bien rose clair selon les moments, les coalitions, les données du dedans et les contraintes du dehors.

C’est le mérite et l’exploit du Julliard : proposer un panorama remarquablement complet, le premier, à dire vrai le seul, de la gauche française depuis trois siècles et demi. Il se donne aussi comme un livre questionnement. Car l’érudition vertigineuse sert un propos avec lequel on ne cesse de dialoguer. Une telle lecture-conversation est sans doute inévitable quand on est de gauche, car l’histoire de la gauche n’est pas, pour le militant qui se met au défi de la prolonger, un passé qui se laisserait soumettre à une étude distanciée : elle est la matière du présent, le socle de l’engagement.

Le « Julliard » est lui-même un livre engagé. Que le champ d’investigation soit hexagonal est un engagement. Ne pas décrire, ne pas décrypter les mouvements à l’œuvre ailleurs en Europe et qui permirent le surgissement d’autres gauches à partir d’identiques prémisses (l’émergence de la classe ouvrière et des idées socialistes) est un parti-pris. Mais l’entreprise de l’auteur justifie que l’histoire prime sur la géographie et que la philosophie se venge de la sociologie. Car son histoire de la gauche est aussi l’histoire de sa gauche, une histoire qui a un sens selon la double définition du mot – une signification et une orientation.

A la lecture, une première remarque vient à l’esprit, qui n’est pas que de méthode. Nous ne tenons pas entre les mains une histoire de la gauche, mais une histoire des idées de la gauche. Que les deux planètes, celle des idées et celle de la gauche, forment une galaxie est une thèse décisive.

D’abord parce qu’à l’histoire convenue et factuelle qui se veut panorama, Jacques Julliard oppose un regard en profondeur, qui se méfie de l’illusion rétrospective. Surtout, il sait la force des césures lorsqu’il s’agit d’identifier les conditions de possibilité d’un discours, d’un événement, d’une séquence, d’une loi, d’un leader.

A cet égard, la démarche mérite mieux que ce que le marcheur en dit : « J’en suis donc arrivé à ce plan qui ne me satisfait pas, qui est un plan de commodité consistant, dans une longue partie historique classique, chronologique, à examiner ce qui caractérise la gauche dans chacune des périodes (…) en la complétant par un certain nombre de figures historiques de la gauche, telles que l’Union sacrée, le Front populaire, ou encore la gauche que nous dirions aujourd’hui « normale » (…) Je trouvais le résultat un peu ennuyeux, un peu académique (…) c’est alors que j’ai eu l’idée d’incarner la gauche dans des figures historiques qui me permettaient (…) de définir diverses manières d’être, diverses modalités de la gauche »[1]. Cette insatisfaction, le lecteur ne l’éprouve nullement. Il sait, depuis Michel Foucault, que l’histoire est tour à tour kaléidoscope d’époques, multiplicité d’actions contingentes, théâtre d’énoncés, volonté de vérité, dont il s’agit de mettre à jour « les équilibres stables et difficiles à rompre »[2].

D’où les dualités mises au jour par Julliard, d’autant plus fécondes qu’elles ne sont pas toutes attendues. Voltaire/Rousseau pour ce que l’ancien monde recèle de neuf, d’accord ; Gambetta/Ferry dont le choc forge une matrice autant qu’un moment, très bien ; Thorez/Blum après le schisme de Tours et l’échec du Cartel des gauches, bien sûr. Mais Chateaubriant/Constant pour la confrontation des libéraux, la tension Thiers/Blanqui, les deux polarités du parti républicain de 1872, ou encore la rivalité Mendès France/Mitterrand, celle de l’économie politique et de l’économie par la politique – ces couples de personnages-messages renouvellent la généalogie des gauches sans briser leur linéarité. Au fond, Julliard est un archéologue amoureux de la surface, un contre-historien qui ne se résigne pas à rompre avec l’historicité.

Reste que produire une histoire des idées de la gauche est une option qui mérite d’être interrogée : la gauche n’existe-t-elle que par ses idées ? Bien entendu, les combats de la gauche, ceux de la mine et de l’usine, des syndicats et des sections, du savoir et du salaire, sont présents dans le livre, mais ils ne sont ni le cœur du propos ni le moteur de l’histoire. Au mieux font-ils entendre leur écho. Le peuple, qu’il soit volonté générale, masse mythifiée ou agrégat d’intérêts-atomes, apparaît d’abord comme le réceptacle d’idées qui sont formulées par d’autres. Or ce qui fait la gauche, avant toute construction intellectuelle ou projection idéologique, avant la domestication par l’étude ou le colloque, c’est la révolte face au réel, qui naît d’expériences concrètes, d’humiliations vécues, celles de la vie quotidienne ou de l’observation directe. Viennent alors les concepts, les écoles de pensée, les partis, pour transmuer l’indignation en coups de force, en majorités politiques ou en conquêtes du droit. Reste que l’histoire de la gauche se joueà trois : le réel, la révolte, les idées.

Que l’on nous comprenne bien : il ne s’agit pas d’affirmer qu’il y aurait une infrastructure des combats de la gauche plus décisive que sa superstructure intellectuelle, ni d’exhumer en la ripolinant à la sauce 2.0 la parabole des frelons et des abeilles de Saint-Simon pour en faire la grille de lecture imposée – même si le capitalisme financier réactualise l’opposition entre producteurs et oisifs. Il s’agit de donner toute leur force aux idées politiques qui, à la différence des idées philosophiques, ne valent dans l’histoire que les aspirations concrètes qu’elles portent et avec lesquelles elles se confondent. Elles ne débattent pas entre elles : elles dialoguent avec, dans et par les luttes sociales. On doit parler du fouriérisme (pp 269-271) comme d’une combinatoire des passions, mais il serait tout aussi pertinent de lui restituer sa singularité en évoquant le socialisme phalanstérien qui est à la source de l’économie sociale et solidaire. Alors aurait droit de cité une figure comme Jean-Baptiste André Godin, ouvrier serrurier devenu patron de manufacture, écrivain, journaliste, député de l’Aisne et bâtisseur d’une cité à Guise, le Familistère, tentative géniale d’articulation du travail, du capital, de la démocratie et de la culture en une commune organisation sociale. Foucault, puisqu’il était question de lui plus haut, pour saisir ce que la modernité appelle « folie », interprétait certes la peinture de Bosch ou la pensée de Descartes, mais il n’oubliait pas de passer au crible la fondation par édit royal de l’Hôpital général à Paris et l’institution asilaire de Bicêtre sous la Révolution.

L’objectif de Jacques Julliard reste bien d’identifier des familles, qu’il définit comme des « groupes sans consistance matérielle, manifestant la persistance d’une idée, voire d’une philosophie politique » (p. 574). Or, dans le champ politique, les idées ne se déploient pas seulement en apesanteur. Elles sont en permanence redéfinies par ceux qui les utilisent. Elu de Haute-Normandie, je mesure à quel point les intersyndicales de la papeterie M-Real à Alizay ou de la raffinerie Petroplus à Petit-Couronne redéfinissent la mobilisation pour l’emploi industriel, la sauvegarde d’un site de production, les ressources d’un bassin de vie, mais aussi la souveraineté énergétique de la nation et la protection de l’Europe contre les produits du dumping social et environnemental. Ces théâtres des opérations dans la guerre contre le « capitalisme prédateur » qu’elle dénonce à juste titre (pp. 875-878), la somme de Jacques Julliard aurait gagné à leur donner une place aussi stratégique qu’aux mécanismes du capitalisme globalisé. Non seulement pour mettre un peu de chair et de coeur à l’ouvrage, mais parce que dans ces combats éprouvants naissent aussi des idées – je pense à deux propositions de loi que le Parlement a vocation à inscrire rapidement à son ordre du jour, l’une obligeant un groupe qui souhaite fermer un site viable à examiner les projets de reprise qui lui ont été transmis ou à permettre aux salariés de saisir le tribunal de commerce pour qu’il l’y contraigne (M-Real), l’autre consistant à vérifier la solvabilité du repreneur et à renforcer la consultation des salariés lors d’une cession (Petroplus). Savoir cela, le dire pour le faire, est la meilleure manière d’éviter à la gauche de n’être qu’une histoire terminée dans l’indifférence des démocraties individualistes.

S’il faut prendre avec des pincettes le nominalisme des idées, c’est aussi parce qu’il conduit à formuler une thèse très contestable. « Le libéralisme est (…) le lieu de passage par lequel s’opère la transition entre la gauche et la droite, le terrain sur lequel elles communiquent » (p. 576). C’est oublier un peu vite que derrière les mots se cachent des lignes de partage des eaux fondamentales et même fondatrices. Quand on est de droite, la liberté est avant tout un assentiment. Etre libre, c’est accepter la société et l’héritage du passé comme une donnée à laquelle il faut s’adapter, plutôt que vouloir la changer – c’est vrai dans l’espace politique comme dans le champ économique. Burke et Hayek en ont donné des formulations canoniques : la liberté, pour eux, n’est pas l’absence de contraintes, elle est l’acceptation des contraintes naturelles et le refus des contraintes artificielles – souvent celles que pourrait imposer l’Etat. La liberté, à gauche, a un sens tout différent : elle consiste à revendiquer des contraintes volontaires, celles notamment de la loi et de la puissance publique, pour desserrer l’étau des contraintes prétendument naturelles, celles de la société, de ses injustices et de ses inégalités.

En gommant cette distinction dans les fins qui éclaire les divergences sur les moyens, Les gauches françaises sacrifie à un certain esprit du temps : « Le libéralisme est au total la seule famille politique française qui ne comporte pas dans son essence l’appartenance à la gauche ou à la droite » (p. 597). Le libéralisme, au centre, serait « l’omphalos mundi, le nombril du monde politique représentatif » et ceux qui s’en écarteraient, sur leur gauche ou sur leur droite, ne seraient finalement que l’expression de déviations, de garnements à remettre dans le droit chemin. Comme si hors du « cercle de la raison » dont on avait compris qu’il ne tournait pas rond[3], il n’y avait point de salut. Comme si penser l’ombre des Lumières, l’épuisement des ressources naturelles par le productivisme, la réduction de la science à la technique, l’effacement des solidarités collectives au profit du culte de soi, valait appartenance à la gauche Rousseau désignée comme « un étrange mélange de vichysme rural et de socialisme utopique » (p. 126). Sur fond d’épuisement des querelles dynamiques de la Révolution – la querelle institutionnelle avec la victoire sans enthousiasme de la Ve République, la querelle religieuse avec le règlement de la question scolaire par la loi Debré puis les accords Lang/Cloupet, la querelle sociale dans son déchaînement manichéen avec l’effondrement du communisme –, le centre apparaît comme la grande famille, la famille des familles en quelque sorte.

Qu’elle n’ait donné lieu en France à nul mouvement politique durablement structurant ne semble pas être considéré comme une objection. Ce qui est nommé ici libéralisme n’est, en fait, que la commune acceptation de la démocratie représentative par la majorité des formations politiques, ce qui explique d’ailleurs pourquoi ce soi-disant libéralisme fédérateur ne suscite – à ce jour – nulle majorité politique. La commune acceptation des règles du jeu politique ne constitue pas un principe de différenciation. .

Mais les faits comptent peu quand l’objectif est normatif. Les gauches françaises établit ainsi une cartographie politique en deux axes, selon laquelle « l’axe est-ouest des opinions de la gauche à la droite est coupé de façon orthogonale par un axe nord-sud des tempéraments, de la modération à l’extrémisme » (p. 698). Le recours à cette terminologie peut ne pas choquer le lecteur tant elle correspond au langage courant. En réalité, il revient à utiliser une échelle de valeur comme un outil descriptif, ce qui n’est pas sans poser question.

La description des quatre familles de la gauche ne laisse ainsi pas beaucoup de doutes sur les intentions du registre qui les inventorie. D’un côté, il y a la gauche libérale qui relève de cette « exception libérale » (p. 575) qui enjambe les lignes de démarcation entre la droite et la gauche. Il y a aussi la gauche libertaire dont le sens le plus élevé correspond – ce qu’un libéral siégeant à la droite de l’hémicycle ne renierait pas – à la « volonté de dépasser par le haut la norme juridique et de lui substituer une norme contractuelle, fondée sur l’individualisme moral » (p. 685). En somme, il y aurait une gauche estimable dont le principal mérite consisterait à n’être potentiellement ni de gauche ni de droite. De l’autre côté, existent, survivent ou résistent selon les moments, la gauche jacobine et la gauche collectiviste qui se caractériseraient toutes deux par une excroissance de l’Etat, l’une dans une vision d’abord politique, l’autre dans une projection socio-économique.

Derrière les quatre familles, il y a donc en fait un classement binaire : d’un côté la gauche de l’individu, de l’autre la gauche de l’Etat[4], finalement traitée comme une déviation historique. « Ce que cette longue traversée de deux siècles et demi nous a montré, c’est que la gauche, parti de l’individu face au primat du collectif (…), devenue collectiviste au milieu du XIXème siècle (…) est aujourd’hui redevenue le parti de l’individu » (p. 878-879). Ce retour à l’individu n’est évidemment pas pour déplaire à l’auteur. Mais quel est alors l’enjeu pour cette gauche de l’individu ? Il s’agirait pour elle de répondre avant tout au défi de l’extrême individualisation : « Contrairement à ce qu’elle imagine, ce n’est pas, ou pas seulement, sur son programme qu’elle est attendue, mais sur sa capacité à accueillir, à animer, parfois à canaliser, souvent à exalter les nouvelles formes de la politisation civique » (pp. 884-885). Ramener deux siècles de luttes sociales à une forme d’excursus historique au nom du primat de l’individu n’est pas sans conséquences, ni dans un livre, ni dans le pays : le miroir de l’individu est aussi le mouroir du modèle français de la gauche sous sa forme stato-républicaine. A cette perspective, on peut se résigner. Ou pas.

Guillaume Bachelay, député de Seine-Maritime, est secrétaire national à la coordination et numéro deux du Parti socialiste.


[1]              Entretien avec Jacques Julliard, Le Débat n°172, novembre-décembre 2012, p. 4.
[2]              Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Gallimard, 1969, réédition 1992, p. 9.
[3]              Jacques Julliard, Pour repartir du pied gauche, Flammarion-Libération, 2010.
[4]              C’est ce que montre clairement le schéma de la page 688, qui rassemble libéralisme et libertarisme d’un côté et jacobinisme et collectivisme de l’autre.
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