Le jour, ils font des Renault ; la nuit, ils rêvent de les désosser

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A l’usine Renault de Sandouville, on sort de moins en moins de voitures. Rencontre avec la CGT, qui veut recycler de vieilles guimbardes. Une idée dure à faire avaler.

(De Sandouville) Si un jour vous vous promenez près du Havre et croisez une Renault 19 bleu et rouge coupée en deux, sachez que non, ce n’est pas du tuning qui a mal tourné, c’est la CGT. De Renault justement.

Une fois près de la demi-bagnole, vous lirez sûrement : « Qui mieux que Renault peut déconstruire votre Renault ? » Encore non : ce pastiche de pub n’est pas le dernier slogan de manif du syndicat, mais son idée pour assurer un avenir à l’usine de Sandouville (Seine-Maritime) et ses quelque 2 200 « gars en gris ».

C’est sur leur temps libre que les « copains » ont fait ce qu’ils ont fait à cette voiture qu’on leur a donnée. Ils se sont même payé un poste à souder exprès. Mais ce n’est pas après cette R19-là qu’ils en avaient, plutôt après le losange sur la calandre.

Nicolas Guermonprez, secrétaire général, est entré à Sandouville il y a douze ans. Ex-retoucheur tôlerie, il est détaché depuis cinq ans au syndicat majoritaire. Coude planté sur le bureau métal du local, index tendu vers les volutes de sa roulée, il a l’air d’embrocher un chouette passé :

« Quand je suis entré, on fabriquait 1 600 véhicules par jour. Aujourd’hui, on en sort 125. L’usine tourne à 15% de ses capacités. On perd 50 salariés par mois. »

« Ils vident l’usine », acquiesce dans une moue Christian, 57 ans, en pause devant les tourniquets. Entré en 1977, il quitte l’atelier prototypes l’an prochain. Retraite anticipée. Depuis la signature de l’accord de compétitivité mi-mars, Renault a desserré tous les anciens freins au départ : seul l’âge (58 ans) est pris en compte aujourd’hui.

Florian André, élu CGT, rejoint le préfabriqué. Il revient du CE : le 1er juillet sera bien chômé. Le lendemain aussi. Comme le sur-lendemain. Et le sur-sur-lendemain (au moins).

L’étincelle « C’est pas sorcier »


Rincé d’« essayer de sauver les meubles », la « cégète » a donc sorti la tronçonneuse – c’est pour l’image : déchirer proprement une auto est un travail délicat. Pas par vengeance, par pédagogie. La première fois qu’ils ont présenté le projet aux « copains », des ouvriers ont levé le sourcil : eux, dont les mains ont glissé le long des plus belles carrosseries françaises, des « déconstructeurs » ?

La CGT ne veut pas arrêter de faire des voitures. Au contraire. Mais en attendant des jours meilleurs, elle préfère « déconstruire » et ramener du bruit dans ces dizaines d’hectares qui se taisent entre le canal de Tancarville et l’estuaire de la Seine. Que Renault prenne ses responsabilités aussi, lui qui possède bien quelques casses dans le coin pour satisfaire aux exigences européennes de recyclage, mais où « le boulot n’est pas fait dans les règles de l’art ».

Le projet de la CGT est gigantesque. En tout cas sa promesse, et pour toute la région : « Indirectement, un emploi à Sandouville, c’est quatre emplois à l’extérieur », compte Nicolas Guermonprez.

Les syndicalistes se sont pris à imaginer le retour au bercail de milliers de carcasses à losange. Par wagons, camions – ceux qui pénètrent l’usine à vide et repartent à plein –, barges ou péniches. Et des ouvriers, plus nombreux encore qu’aujourd’hui, de désosser des Renault, leurs bébés, les yeux fermés ; trier en initiés les différents métaux, plastiques, verres et textiles ; partager le butin entre les aciéries de Dunkerque, les fonderies de Lorient, Cléon, et autres industries locales (huiles usagées)… et enfin construire d’autres Renault.

Pour « vendre » leur vision, ils ont monté la R19 sur une remorque, l’ont trimballée à l’usine, sur les marchés, dans un lycée, à la Fête de L’Huma. Des gamins « ébahis », des élus UMP « ravis de voir une CGT comme ça », mais toujours quelques sourcils, solitaires, en l’air.

Légèrement agacé, le secrétaire général a décroché son téléphone. Et appelé celui qui avait écrit une chanson pour les « Sandou » quelques années auparavant, le Rouennais Bradouchka. « A la déconnade », ils imaginent une parodie de « C’est pas sorcier » :

« J’ai mis mon fils devant. Je lui ai posé des questions. Bradouchka avait tapé exactement où il fallait. Si un gamin de 6 piges comprend, c’est qu’il y en a qui ne veulent pas comprendre. »

Cette idée de parodier Fred et Jamy, c’est « l’étincelle », se marre Florian André. Une vidéo YouTube, ça se « tweete »… Pas manqué : la ministre « twitta » (et écolo) du gouvernement leur tire son chapeau sur le réseau. Cécile Duflot rejoint Eva Joly, Claude Taleb (vice-président EELV de la région Haute-Normandie) et Estelle Grelier (députée PS de Seine-Maritime) dans leur soutien au projet.

source : http://www.rue89.com

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