La lutte des Pap Chap

Il y a trente ans, Chapelle-Darblay faisait les gros titres des journaux. De mai 1983 à janvier 1984,
les papetiers occupèrent leurs usines pour obtenir le retrait d’un plan qui prévoyait 1 446 licenciements,
la réduction des fabrications dans l’usine de Saint-Étienne-du-Rouvray et la fermeture de
celle de Grand-Couronne. Une exposition retrace ce conflit. Les deux jeunes ouvriers rencontrés à l’exposition le disent tout net : "On n’aurait pas eu notre boulot s’ils n’avaient pas mené la lutte, on ne l’oublie pas." Tous deux travaillent à l’usine de Grand-Couronne qui aurait dû, selon le plan Parenco, fermer en 1988. Elle est toujours là. Tout comme l’usine de Saint-Étienne-du-Rouvray qui ne devait garder qu’une machine sur cinq.
"L’enjeu, c’était de garder l’emploi et les capacités de production française de papier journal et de papier d’impression", rappelle André-Pierre Terrier, secrétaire du comité d’entreprise. Il y a trente ans, il était "gamin de machine" à l’égouttage des feuilles de papier. Il était déjà délégué du personnel et… dans la liste des licenciés. "Cela a été une expérience très riche, avec beaucoup de mobilisation : au départ, 80 % du personnel participaient. En même temps, il y avait une tension très vive, des débats difficiles et des affrontements physiques quand la direction a tenté de revenir dans l’entreprise."
Le plus marquant fut la reprise de la production dans l’usine occupée. "On a remis en route la machine 3 et on a fabriqué 6 000 tonnes de papier qu’on a livrées à Paris, ce qui donnait un petit salaire aux grévistes", précise André-Pierre Terrier. Rino Cirefice était jeune pompier au service sécurité de l’entreprise. "En tant que sécurité, on travaillait ; et pendant les repos, on participait aux actions. Comme nous étions payés, on reversait une part au syndicat pour permettre de continuer la lutte." Ghislaine Étévé, qui travaillait au CE, se souvient que "des retraités revenaient travailler, assuraient les quarts, ça a créé des liens forts".
"Ce fut la première entreprise dans l’industrie où les salariés ont remis en marche la production, sans encadrement, souligne Michel Ryckeghem qui était sécheur sur machine. Et sans le soutien du gouvernement", ajoute-t-il. Le plan Parenco, c’est-à-dire la proposition de reprise du groupe hollandais Parenco, était soutenu par Laurent Fabius, ministre de l’Industrie. Ce qui contribuait à tendre le conflit.
Mais il y avait le soutien des populations et des salariés d’autres entreprises. Pas seulement financier : une consultation, organisée dans les quartiers, par les municipalités de Saint-Étienne-du-Rouvray, Oissel et Grand-Couronne, condamna le plan Parenco par 18 255 votes. Un comité de relance fut aussi monté pour collecter les vieux papiers.
Ghislaine Étévé évoque les face-à-face avec les cordons de CRS quand le collectif de femmes, avec les enfants, démarchait d’autres mairies pour obtenir des appuis. "Il y a eu du frottement avec des élus…"
En janvier 1984, les "Pap Chap" obtinrent un plan Parenco bis. "On a sauvé 900 emplois et les deux usines continuent à tourner, résume André-Pierre Terrier. Le regret, c’est les 300 licenciements maintenus." "Je suis très fière d’avoir participé à cette lutte, martèle Ghislaine Étévé. L’entreprise a changé de nom, de nationalité mais elle est toujours là."
Après Parenco, l’usine stéphanaise est passée au Finlandais UPM Kymmene, puis au cartonnier français Otor et aujourd’hui a l’Espagnol Europac, qui annonce vouloir réviser les salaires et les conditions de travail, pour maintenir la compétitivité. "L’histoire se répète", soupire Rino Cirefice. "Aujourd’hui, c’est différent, ils s’attaquent aux acquis sociaux et au temps de travail, note André-Pierre Terrier. Les plus jeunes seront au Smic pour faire les nuits, les 3×8 et tout le reste. On ne veut pas que nos enfants reviennent quarante ans en arrière."
• Visible jusqu’au 25 septembre, de 12 à 17 heures dans les locaux du comité d’entreprise Europac. Entrée libre. Renseignements au 02.65.64.51.16.

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