
Ce matin, c'était un grand jour pour moi : la visite intermédiaire entre les deux protocoles de chimio pour faire un point avec l'oncologue. Comme j'étais d'humeur à la fois décidée et boudeuse, j'avais décrété avant de partir, que l'Hôpital Becquerel était moche, qu'il sentait mauvais, que l'oncologue était moche et méchante et que de toutes façons, je ne lui adresserai pas la parole. Et pis, c'est tout.
Mon copilote de vie était du voyage : je voulais qu'il constate par lui-même l'ampleur des dégâts. Dans la demi-mesure qui me caractérise, je lui avais sur-décrit mon "supermarché du cancer", inhumain au possible, qui sent la mort et les produits périmés, qui me donnent la nausée dès que j'en passe la porte d'entrée. Un comble, moi qui n'ai vomi qu'une seule fois en 9 semaines de chimio. Oui, Madame, et encore, parce que l'association "pâté de campagne, tarte aux pommes" n'est pas des plus digestes…
Allez savoir pourquoi, quand je suis dans de telles dispositions, mon copilote sort ses armes de protection massive, à savoir, un sourire moqueur ("TOI? Tu ne vas pas parler pendant un rendez-vous ? Hahaha, je-me-marre….") ; et puis, il dégaine un système de ventilation auditive : genre ça rentre d'un côté pour sortir illico de l'autre : "Cause toujours…" Bref, comme disait l'autre, ça lui en touche une sans faire bouger l'autre.
Je rentre donc dans le moche hôpital (après avoir fait un détour chez mon magnétiseur préféré) et après le protocole d'arrivée (qui consiste à montrer ma carte de membre, beurk), je me rends au labo où l'on doit pratiquer la traditionnelle prise de sang qui précède la chimio. J'aurai sans doute à faire à une moche d'infirmière qui va me traiter comme un bestiaux de plus ; je vais devoir attendre dans une moche salle d'attente pleine de cancéreux qui vont me rappeler ma propre misère. Alors, c'est décidé, je n'irai pas dans la salle d'attente, je ne regarderai personne, je ne sourirai à personne, je serai moi-même moche et la plus méchante possible. Et, ça, je sais drôlement bien le faire.
Quelque chose de louche…
L'accueil au labo est tout à fait sympathique ; c'est louche… Puis l'infirmière m'appelle. Elle est très souriante et aimable, me complimente sur mon turban "ça vous va à ravir" et puis "bientôt, vous n'en aurez plus besoin" me dit-elle gentiment "ça repousse vite les cheveux ! Bonne journée madame !" Ouh, c'est vraiment louche tout ça. Il doit y avoir une équipe TV en reportage, c'est pas possible autrement….
Je me rends ensuite dans la salle d'attente de l'oncologue, cette barbare de la métastase, qui va me dire des méchantes choses, je le sens. De toutes façons, moi, j'dis ça, j'dis rien, mais pour être oncologue, faut être vraiment maso et détester son prochain. Faut aimer le malheur, c'est pas possible autrement… Ah, la voilà qui arrive, cette harpie du crustacé, qui va m'assassiner moralement. Oh, comme je la déteste par avance !
L'oncologue nous accueille chaleureusement dans son bureau avec une franche poignée de main et un sourire itou. "Alors, comment ça va?" La traitresse joue les cordiales. Attends un peu!
– Bah, ça va. J'ai plutôt bien supporté le traitement ; j'ai le moral, la pêche, je fais du sport, je vis ma vie blablablablabla… La machine à palabres se met en route. Je lui parle de mon blog, je lui parle de ma vie, je lui parle de ce milieu médical qui m'agace (par moment, même s'il me sauve, le bougre), je lui parle de la pluie et du beau temps. Bref, je lui parle beaucoup… Elle est charmante, vraiment pas moche, me parle d'avenir, me dit qu'il faut que je me projette dans la vie future car quand les traitements seront terminés, il va falloir y retourner, dans la vie future. Elle me dit que mes résultats sanguins sont bons, voire très bons. Elle me dit que si les trois premières chimios se sont bien passées, dans l'état d'esprit qui est le mien, les trois autres ne devraient pas poser de problème, en principe. Elle me liste néanmoins de possibles effets secondaires et le moyen d'y remédier. Elle est chaleureuse, encourageante, je n'ose dire "optimiste" de peur de m'avancer. Mais en tout cas, elle me parle de l'avenir… Et qu'il faut prendre rendez-vous pour la radiothérapie, et qu'il faut des projets pour l'après afin de ne pas se sentir démunie quand tout sera fini etc…
Nous sortons de là de bonne humeur, avec la sensation d'avoir fait de grands pas dans ce périple qui est le mien, le nôtre, par effet miroir. Et là, mon copilote de vie me dit, un brin railleur : "Bah dis-donc, pour quelqu'un qui devait pas parler…. Et puis, elle était vraiment bien cette femme, très claire, positive et très humaine."
Pfff, chuis sûre qu'il y avait une équipe TV cachée quelque part….
Illustration : "La Boudeuse" de Antoine Watteau (1718)