Les histoires d’Amour ne finissent pas toujours mal



Les histoires d'Amour ne finissent pas toujours mal

Ce que je vais vous raconter est très personnel. Je vais vous parler de mes amours. Pourquoi cela ? Parce que la maladie, c'est aussi l'occasion d'un regard vers son passé, son histoire personnelle. Et sur ce coup, je dois dire que j'ai la sensation, agréable, d'avoir réussi quelque chose. Excusez du peu. J'ai eu deux amours et tous les deux ont toujours été à mes côtés en périodes difficiles et ce, en parfaite intelligence. Voilà qui me semble être suffisamment rare pour être souligné.

C'est mon amie Carmen qui m'a fait remarquer la chose. Il y a quelques jours, nous partagions une raclette. À table, Carmen et moi. Mais aussi mon mari, mon ex et mon fils. "Cela m'a fait drôle, m'a-t-elle dit le lendemain, de savoir que j'étais à côté de ton Ex et face à ton mari. C'est une situation peu banale." Oui, en effet, je n'y avais pas vraiment réfléchi tant la chose me paraît naturelle. Mais, quand on fait le point sur la situation, on s'aperçoit qu'il y a effectivement quelque chose de peu commun dans mes histoires de cœur.

Jadis, je fus un cœur d'artichaut, voire même une séductrice. Profitant d'un correct minois et d'une solide confiance en moi, je me laissais aller aux joies de la séduction avec gourmandise. En restant toutefois très sérieuse dans mes amours. Car je savais, au fond de moi-même, que je serais une amoureuse extrême, exigeante et qu'à ce titre, je me réserverais pour la perle rare.

La perle rare vint quand j'avais à peine 18 ans. C'était un bel homme grand, brun, élancé, batteur et sagittaire. Il avait 10 ans de plus que moi. Il fut mon premier amour. Un amour énorme, illimité, passionnel. Je fis traîner le jeu de la séduction car pour la première fois, je me sentais gauche et timide puis je plongeais dans le grand bain de la passion et passais à ses côtés presque 5 années d'amours intenses et tumultueuses. J'étais jeune et emmerdante. Il était plus mûr et plus posé. Il a fini par me larguer… Je n'étais et ne serais jamais un alter égo de tout repos…Ce fut mon premier amour et de fait, mon premier chagrin d'amour.

Un chagrin immense. J'ai bien cru que je ne m'en remettrais jamais. Je suis restée 15 jours assise dans un fauteuil à me vider de toutes les larmes de mon corps (déjà), ne m'alimentant quasiment plus, ne dormant quasiment plus. J'atteignais les 43 kilos et pour le coup, j'aurais bien échangé mon état d'alors avec celui d'aujourd'hui. La chimio à côté du mal d'amour, du mal de désamour, c'est la poilade. Et puis un jour, on s'en remet, parce que la vie est bien foutue. Parfois. Les cicatrices intérieures comme extérieures prennent leurs places naturelles dans nos corps et dans nos âmes, traçant les lignes de notre vie. 10 années quasiment d'analyse dont 5 très intenses dans la foulée pour comprendre ce qui s'était passé. Cette histoire, comme toutes les épreuves, m'a permis de grandir, de comprendre, de creuser.

Une fois passés l'amertume, le chagrin, la colère aussi (être malheureux, ça peut rendre un peu con), je gardais avec cet homme un contact cordial bien que rare. Les années passaient… Curieusement, c'est lui qui me présentait mon actuel mari. Je venais de quitter un groupe de musique et je cherchais un batteur. Là-encore, une perle rare. "J'en connais une", me dit-il, me vendant la frappe de caisse claire hors normes d'un jeune homme à la noire chevelure. Je prenais le numéro de téléphone du garçon, le gardais dans un tiroir. Puis, quelques mois après, n'ayant toujours pas conclu de partenariat satisfaisant, je composais les numéros qui étaient restés dans le tiroir… C'étaient les numéros du loto…

Il était plus jeune que moi cette fois. Grand, brun donc, élancé, batteur et sagittaire. Comme une sorte de constance dans mes goûts masculins on dirait… Nous prenions rendez-vous.. C'était le 13 mars 1990. Depuis, nous ne nous sommes jamais quittés. D'abord en tant que co-musicien puis en tant que bons copains. Pendant deux ans et demi, y'avait pas l'feu au lac, tandis que je papillonnais à droite à gauche du haut de mes 22 ans, lui, en couple, était tout en discrétion à mes côtés.

Un jour que nous étions en fin d'après-midi chez moi et que je me préparais dans ma salle de bain à quelque nouvelle épopée nocturne (j'étais une oiselle de nuit, moi, figurez-vous), je lui racontais mes aventures. Puis, je sortis pomponnée de ma salle de bain et là, je vis dans les yeux de mon camarade de musique, un regard que je n'avais jamais remarqué auparavant. Celui d'un homme plus que celui d'un ami. Il m'a dit : "T'es belle, dis donc !" Et j'en fus toute chamboulée.
Ce qui devait arriva, nous tombâmes amoureux. C'était en septembre 1992. Je vous passe le détail d'un début de relation très tumultueux ; il y a un tome entier à écrire sur le sujet. Mais je savais qu'il serait l'homme de ma vie. Nous n'avions à la fois rien et tout en commun ; il était le yin et moi le yang, il était la boîte dont j'étais le couvercle ou vice versa. Il était le légo bleu et moi le rose. Bref, c'était écrit.

Nous avons tourné ensemble dans le même groupe pendant des années et avons parcouru des milliers de kilomètres ensemble, partagé des milliers d'aventures, vécu quelques galères mais nous nous aimions à la folie, ce qui n'empêchait guère certains épisodes orageux comme dans toute relation passionnelle. Puis en 2002, nous avons eu notre fils, suite logique de notre histoire. Nous nous sommes mariés cette année-là.

Il l'a fait venir

Si vous suivez ce blog depuis le début, vous savez sans doute que cette naissance fut des plus chaotiques. Et il y eut un vrai doute pour ne pas dire une quasi certitude sur le fait que je ne me tirerais pas d'affaires après mon accouchement. Les infirmières de réanimation en contact permanent avec mon conjoint, papa de mon fils, lui ont dit qu'il pourrait être bénéfique pour moi, (dans un coma sédaté à ce moment) d'être entourée des gens qui m'aiment, m'ont aimée ou ont beaucoup compté dans ma vie. Je l'apprendrai à mon réveil, des semaines plus tard, mon homme a pris contact avec mon "Ex", lui exposant la situation et lui demandant de venir à mon chevet, ce qu'il accepta sans hésitation… Je trouve a posteriori le geste magnifique tant de la part de l'un que de la part de l'autre… Et encore aujourd'hui, je regarde cela avec une admiration sans bornes. Admiration pour mon mari. Quelle classe ce type ! Admiration pour mon "Premier" qui a su, je le sais, prendre sur lui pour faire face à la terrible situation. Il en fut bouleversé, je l'appris plus tard.

Quelques années plus tard, mon fils a à peu près quatre ou cinq ans, au hasard d'une rencontre ou suite à un précédent repas que nous avions partagé, mon "Premier" (c'est moins abrupt que "mon Ex") nous invite à dîner. Il est célibataire à ce moment-là (il me semble, mais il est très discret sur sa vie personnelle, en tout cas sans enfant, par choix). Là encore, il va m'épater en offrant à mon fils, qui est passionné par la Seconde Guerre mondiale (comme lui et comme son père, autre point commun…), les petits soldats de son enfance. Je trouvais le geste très sympa, très symbolique aussi. Le fait de transmettre au petit garçon de son ancienne "copine" une partie de sa vie d'enfance.

Et puis 2013, nous nous sommes à nouveau perdus de vue car la vie va et vient, le temps passe. J'oublie assez rarement de lui souhaiter son anniversaire (deux jours après celui de l'homme qui est devenu mon mari) et par un fait du hasard (une connaissance commune), nous apprenons l'un et l'autre que nous sommes malades. Moi, de ce cancer du sein, lui, d'une maladie qui ne met pas sa vie en péril mais qui le handicape terriblement. D'un commun accord, nous décidons de mettre nos convalescences en parallèle. On commence par se retrouver pour un thé puis décidons quasiment chaque semaine de faire une longue marche ensemble, bénéfique pour nos formes respectives.

Comme s'il n'y avait jamais eu d'interruption de plusieurs décennies entre nos premières rencontres, nous papotons comme deux vieilles commères, philosophant sur la vie, échangeant sur nos expériences de santé, nous racontant les derniers potins locaux, nous encourageant mutuellement. On s'amuse bien je crois ! Il se trouve que "mes" deux hommes ont chacun de leur côté développé en parallèle des passions communes pour les Première et Seconde Guerre mondiales et pour l'histoire locale du Havre. Ils profitent donc des retrouvailles pour échanger avec plaisir et volubilité sur le sujet, s'échangent bouquins et documentations.

Et moi, de me souvenir avec sérénité et affection de la jeune femme fragile et terriblement turbulente que je fus et qui, tout compte fait, ne s'est pas si mal débrouillée dans ses choix amoureux. Je pense qu'on a suffisamment d'erreurs à son actif pour parfois se réjouir d'avoir aussi quelques petites réussites. Il n'y a dans ce tableau rien de parfait, rien d'homogène, rien d'idéal mais la sensation globale d'une belle histoire humaine finalement qui a su faire fi des petits écaillements pour donner un tableau plutôt harmonieux.

C'est ça aussi la maladie, l'occasion de prendre le temps de faire un point intermédiaire. Pas celui d'une fin de vie, quelle horreur !, celui d'un temps charnière où il est bon de méditer sur ses erreurs et ses réussites. Nous en avons tous, j'en suis sûre.

Pour infos, j'ai demandé aux deux protagonistes de cette histoire la permission de vous la raconter. Ils ont tous les deux été d'accord. J'ai demandé à l'un de relire avant publication, l'autre ne l'a pas souhaité, me "faisant toute confiance". Je garde pour moi qui a dit quoi ! En tout cas, je les en remercie.

Illustration : Roméo et Juliette au tombeau des Capulet • Eugène Delacroix (vers 1850)

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