La manifestation "Jour de colère" ne saurait se résumer à un pittoresque défilé hétéroclite. Même en se contentant de la seule estimation de source policière (17.000 manifestants), ce défilé, idéologiquement vigoureux, a su mobiliser bien au-delà des rassemblements traditionnels de l’extrême droite radicale. Comme durant les manifestations du printemps s’observe une jonction entre des éléments de droite radicalisée et l’extrême droite radicale, en passant par-dessus la direction d’un Front National qui ne souhaite pas compromettre sa stratégie de notabilisation en période d’élections municipales – un scrutin qui privilégie les rentes politiques et qui, au contraire des européennes, n’est pas propice aux aventuriers politiques. "Jour de colère" peut-il déboucher sur une structuration politique ? Il est permis d’en douter. En effet, même si le mouvement a su s’inspirer de méthodologies modernes, il correspond à la forme structurelle de l’extrême droite radicale française. L’un des rares succès d’après-guerre fut le mouvement Ordre Nouveau (1969-1973) qui peut offrir une base de comparaison. Ordre Nouveau parvient à maintenir une action violente continue : 82 affrontements urbains enregistrés, jusqu'à ce que le bilan de la nuit d’émeute du 21 juin 1973 (76 policiers blessés) n’amène à sa dissolution conjointe avec celle de la Ligue Communiste. En même temps, Ordre Nouveau put unifier l’essentiel des troupes éparses, atteignant environ 2400 militants lorsqu’il décida de créer le Front National à son congrès de 1972. La violence d’Ordre Nouveau correspondait à une demande sociale et étatique. Face à l’agitation des groupuscules d’extrême gauche, les sondages signalaient une demande de répression anti-gauchiste. L'État, dans le contexte de la Guerre froide, souhaitait également par tous les moyens éviter un nouveau Mai 68 et encourageait l’activisme d’Ordre Nouveau tant que cela lui seyait. Cette violence, sans plus-value politique mais ouvrant puissamment les risques de poursuite et dissolutions, ne saurait être soutenue par des cadres cherchant le succès politique. Elle peut rassembler des individus à un moment donné, mais n’est pas en mesure, comme jadis pour Ordre Nouveau, de fournir une dynamique aboutissant à une insertion au champ de la concurrence électorale. "Jour de colère" représente donc un succès relatif qui ne devrait sans doute pas connaître de débouchés directs et tangibles dans l’immédiat. Cependant, il joue son rôle dans le très long processus de recomposition des droites. Marine Le Pen avait profité des dissolutions de groupuscules survenus à l’été 2012 pour marquer sa normalité : les groupuscules avaient pour tâche de représenter "l'extrême droite" et d’accentuer sa dédiabolisation. Ces problèmes à long terme n'effacent pas certains gains symboliques. La revendication autoritaire, le déni de légitimité du président de la République élu, la récurrence d’incidents et de manifestations donnant un sentiment de "chienlit" peuvent ensemble contribuer à renforcer l’assise électorale du FN dans la perspective du vote-défouloir des européennes.