
Vous l'avez sans doute remarqué, mon activité sur le blog fut un peu moins dense en ce mois de février. Logique. Futures chimiothées ou chimiothées débutantes, vous constaterez que même si votre chimio, comme la mienne, se passe bien, l'accumulation des produits tend à produire un effet de masse sur la durée, un effet de superposition. La fatigue est là, inéluctable. L'énergie vitale a foutu le camp.
Pas dramatique en soi, la fatigue intense, c'est juste une autre manière de vivre. On dort, on vivote, on va très bien puis tout à coup, on va très mal. "Mal", n'exagérons rien, on a juste l'envie et le besoin irrépressible de se coucher, de se poser. Aussi, la vie est faite d'imprévus, d'annulations, de techniques de sauvegarde des potentiels. Ainsi, devant me rendre à deux concerts samedi et dimanche dernier, j'anticipais le plein d'énergie autant que possible en restant couchée la journée pour sortir le soir. Vendredi dernier, je faisais mes 7 kilomètres à pied sur la plage dans l'après-midi et puis les courses pour recevoir du monde pour une petite raclette à l'occasion de l'anniversaire de mon fils. J'en avais fait trop, j'avais mal jaugé mon curseur de vie, comme dans les jeux vidéos, et je déclinais immanquablement vers 22h30 laissant en plan vaisselle, table et tout le reste. Mon corps n'était plus capable d'être présent.
Toute cette semaine et même la précédente (encore pire dans la baisse de tonus), je n'ai pu, comme à l'accoutumé, préparer ma chimio comme j'aime le faire avec la pêche, le sport, la méditation etc… J'ai même moins nettoyé mes pierres de lithothérapie. Bref, j'ai eu la sensation de ne pas assurer et ça franchement, cela me perturbe beaucoup car j'aime bien être au taquet et en bonne conscience et connivence avec moi-même avant de relever les défis, histoire d'être en confiance. La chimio est un défi, elle peut être vaincue. Mais là après la 5ème taxotère, j'ai été touchée dans ma stratégie habituelle, les choses se présentaient de fait moins bien pour la 6ème et dernière de ce vendredi 28 février 2014, qui aurait dû pourtant être, la chimio de la fête.
Un oubli du labo…
J'ai quand même juste eu le temps de prendre rendez-vous avec ma réflexologue comme chaque jeudi précédant une chimio (ça, franchement, je vous le recommande, c'est top). J'ai quand même médité au moins deux fois cette semaine. Mais pas du tout de sport. Ajoutez à cela, une crève chevillée dans la région orl depuis trois semaines. Je suis au top du mouchage, nettoyage de nez, prise de température et de pression artérielle pour contrôler mes petits maux qui, dans un contexte normal, ne sont rien du tout, mais dans le mien, actuellement, des révélateurs d'état général qui peuvent vous faire basculer à chaque instant du côté obscur de la force : en ligne de mire, la fièvre, qui même toute petite, peut changer le cours des choses, faire reculer les échéances et quand on est fatiguée, quasi impotente, (j'exagère), un jour est un jour parce qu'on a tout de même hâte d'en voir le bout…
Cette 6ème chimio se préparait donc mal, je le sentais. Et je ne croyais pas si bien dire. Comme chaque veille d'injection, mon petit cœur d'infirmière vient me faire ma prise de sang pour vérifier les marqueurs qui permettront de savoir si je suis apte au coup de piston. Hémoglobine, globules blancs et créatinine (je suis insuffisante rénale chronique) sont pour moi les 3 incontournables. Je suis anémiée, ça c'est clair, on le sait mais c'est normal à ce stade du traitement (d'où fatigue, essoufflements etc…, les ex-chimiothées ont toutes connu cela, on s'en remet très bien 1 ou 2 mois après la dernière injection).
En général, l'hôpital Becquerel de Rouen où je suis suivie appelle entre 17h et 18h30 en cas de souci. Pour l'instant, jamais appelée, je croise donc le doigts pour que cela dure ainsi pour cet ultime rendez-vous.
18h35. Pas de coup de fil. Impec. C'est moi qui appelle car j'ai un doute sur l'horaire et là, j'entends quelque chose qui ne me plaît pas trop au bout du fil : "Ah, vous tombez bien…" Merde. Que se passe-t-il ?… "Votre labo ne nous a pas envoyé votre résultat de créat', nous avons tenté de les joindre sans succès." Et qui dit, pas de créat' dit pas de chimio… Que faire ? Attendre l'aube du lendemain et l'ouverture du labo pour vérifier que l'analyse a été faite (ou pas) et que le résultat pourra être envoyé (ou pas). Mon petit cœur d'infirmière s'en charge, appelle dès l'ouverture le labo qui confirmera l'oubli d'avoir fait l'analyse… Je dois donc me rendre au labo de Rouen pour y effectuer cette dernière au risque de repartir bredouille avec une mauvaise nouvelle… et pas de 6ème round.
"Happy"
Mais la veille au soir, je suis contrainte d'ingurgiter quand même 50 mg de corticoïdes obligatoires pour ce type de chimio au cas où ladite chimio puisse se faire. C'est chouette les corticoïdes parce que ça donne la patate. Sauf que stress de ne pas savoir si je serai apte à la chimio + patate = nuit quasi blanche, très angoissante. Je vois les minutes qui dégoulinent sur le réveil, les yeux grand écarquillés, je mate toutes sortes de merdes en replay (la totale de Un dîner presque parfait, pas facile tous les jours la vie de ménagère de moins de 50 ans…) et plus la nuit avance, moins je dors, plus je me dis que la journée va être longue et "intranquille". Je lave mes pierres protectrices cette nuit-là. Comble des boulettes, j'ai oublié d'aller chercher mon galet sur la plage… J'ai besoin de ces rituels.
4h30 du matin. Il faut que je dorme, même un tout petit peu. Je décide donc de "forcer" le sommeil. J'éteins tous les stimulateurs, ordi, portable etc… J'attrape Lauviah et le serre au creux de ma main, je l'implore de m'assister dans cette dernière ligne droite. Puis je plonge dans un demi sommeil très vite interrompu par la sonnerie cauchemardesque du réveil à 6h30. Là, je me lève comme un zombie, prends ma douche, un thé, m'habille chaudement et pars dans la nuit direction la mer pour aller chercher mon galet.
Dans la voiture fraîche, je mets la radio et tombe d'emblée sur la chanson de Pharrell Williams "Happy", l'actuel hymne de bonheur pour quelques millions d'humains sur la planète. C'est aussi un hymne pour moi car le refrain évoque tellement de choses positives qu'il fait partie de ma thérapie. Je le prends comme un signe de bon augure. Toujours, je ferai feu de tout bois. Je suis pyromane par conviction. Et le serai davantage à l'avenir. Je décide de contredire les mauvais augures de cette journée.
À la plage, il fait froid et j'allume la torche de mon portable pour scruter les galets. J'en trouve un joli mais biscornu. Je m'apprête à le jeter et je me dis que si l'on devait jeter tout ce qui est biscornu à la poubelle, on devrait me jeter moi aussi. Je décide que ce serait donc ce galet qui m'accompagnerait parce qu'il me ressemble : doux et cassé à la fois, libre puis emprisonné dans un destin qu'il n'a pas choisi. "Galet, comme moi, tu recouvreras ta liberté quand j'irai te rendre à ton milieu naturel avec tes 5 autres copains. Nous partirons chacun de notre côté vers nos nouveaux horizons."
De retour dans la voiture, je zappe sur les ondes radios et à nouveau "Happy" dans le poste. C'est sûr Pharell chante pour moi ! Je le prends comme tel ! De retour à la maison, je fais mon sac, j'emporte mes statuettes, mes photos, mes huiles essentielles, mon galet, mon ordi, mes espoirs d'un bon résultat. Je monte dans le taxi. On y croit Doris, on y croit !
Arrivée à l'hôpital, petit détour par le labo. Puis c'est une longue attente qui commence. Lauviah serré dans la main, je tente une immersion en moi-même pour gérer le stress de l'attente. 1h45 plus tard, mon résultat de créat est là. Il est bon, il est même meilleur que la fois d'avant. "Il faudrait peut-être que je me fasse un petit cancer régulièrement pour améliorer ma fonction rénale ?" dis-je en plaisantant au médecin chargé de m'ausculter. Ça l'amuse.
Ce dernier me décrète "apte" pour l'injection. Et ce rhume que je traîne ? Et cette anémie ? Je pose un max de questions pour tout savoir, tout comprendre. J'aurai peut-être un traitement complémentaire pour m'aider à remonter la pente. Mais je comprends que d'ici un mois, je devrais être sur pattes. Sans doute pas au top de ma forme. Ça, il n'y a pas de secret, il faudra du temps pour tout récupérer… Mais qu'importe, la vie, la vitalité, l'optimisme et les beaux jours seront des alliés précieux. La pente, je le jure, je la remonterai. J'irai planter mon drapeau de victoire sur les sommets de mon destin dans quelques mois, je le veux !
Ça y est c'est la der !
Soulagée, je reçois l'injection avec une sorte de satisfaction béate. Ça y est Doris, tu l'as faite cette dernière chimio. Certes les jours qui viennent s'annoncent durs. "Pense aux Ukrainiens, pense aux homos russes ou ougandais, pense aux enfants syriens qui meurent de froid, pense aux Palestiniens, pense aux SDF, pense aux réfugiés du monde entier, pense aux Roms, pense à tous les maltraités de la terre, de la vie, tous les malades plus gravement atteints, relativise ton petit sort confortable. Dédie leur tes méditations sans discontinuer, offre tes sourires, tes colères, n'arrête jamais de lutter, d'espérer, de croire, de relativiser. Tu n'auras qu'une vie pour le faire. C'est le moment ou jamais de t'extraire de toi-même."
Ça y est Doris, tu l'as faite cette dernière chimio. J'ai textoté ma joie d'avoir conclu ce cycle à des dizaines de gens ! Et pour fêter cela, un petit couscous avec tes deux hommes arrosé de San Pelligrino ce soir ! Une nouvelle étape du procole s'est achevée 5/5 ou plutôt 6/6. Le regard droit devant, le bout du tunnel n'est plus si loin. Hier, j'ai failli me laisser tenter par les portes de l'enfer, j'ai choisi d'apercevoir un bout du paradis. Courage les futures chimiothées ; attrapez ce traitement par la main pour l'emmener là où VOUS VOULEZ qu'il vous emmène, contournez les obstacles. Bientôt, je le sais, tout cela ne sera plus qu'un mauvais souvenir. Mauvais ? Peut-être pas tant que cela d'ailleurs. Je le sais, il y aura tant de leçons à tirer de cette parenthèse hors normes. Pour vous aussi, c'est sûr.
Illustration : La plage du Havre hier matin 28 février 2014 à la recherche du dernier galet.
Mon prochain post s'appellera : "La solitude, ça n'existe pas" disait la chanteuse… Moi, je pense que oui.