(fil-fax 29/03/14)
Douze toiles, la même meule, à chaque heure du jour. Du Monet ? Non. Du Breck, un impressionniste américain venu dans les années 1880 découvrir le courant pictural de l’avant-garde française de l’époque. Il ne fut pas seul. Quelques dizaines de ses compatriotes peintres firent le voyage de la France : ils s’appelaient James Whistler, Mary Cassat, Theodore Robinson, John Sargent, Childe Hassam ou encore William Chaise… Un nombre en tous cas suffisamment significatif pour justifier une exposition de 80 tableaux au musée des Impressionnismes de Giverny.
John Breck séjourna de 1887 à 1891 à Giverny où Claude Monet s’était installé avec sa grande famille recomposée. Ce fils de marin né en mer se lia au maître qui le recevait chez lui. Leurs relations se détériorèrent lorsque Breck s’épris d’une de ses belles-filles… et devinrent franchement mauvaises quand Breck s’avisa de peindre ces meules. « Monet n‘aimait pas qu’on le copie », rappelle Frances Fowle, conservatrice à la National Gallery of Scotland associée à cette exposition. Pourtant, à les regarder, ces meules sont bien trop sages et bien trop présentes pour faire de l’ombre à Monet qui s’attachait à faire oublier son sujet au profit de la lumière. Un souci absent chez Breck.
A l’image de ce dernier, ces peintres venus en Europe dans la décennie 1880 s’inspirent de l’impressionnisme tout en suivant leurs propres inclinations. Comme John Sargent. « Il peint des scènes de la vie moderne mais ne cherche pas les effets de lumière n’adopte pas encore les touches impressionnistes et n’abandonne pas le noir qui marque la plupart de ses toiles », explique Katherine Bourguignon, commissaire de l’exposition. Pour elle, l’Impressionnisme d’un Franck Benson ou d’un Edmund Tarbell qui « associait les techniques académiques et les idées de la peinture moderne » est « conservateur ». Elle cite l’exemple du tableau « Au verger » de Tarbell encensé par la critique aux Etats-Unis qui montre des membres de sa famille devisant à la campagne. Le paysage a été peint à Giverny tandis que les personnages ont été ajoutés à son retour aux Etats-Unis. Un procédé à l’opposé des principes des impressionnistes français.
Revenus outre-Atlantique, ces peintres adaptent à l’Amérique, dans la décennie 1890, ce qu’ils ont appris en Europe. Certaines toiles comme ces canaux peints par Robinson, ces bords de mer de Chase ou ces scènes urbaines de Hassam ressemblent étonnement à des œuvres européennes. Au grand dam des critiques américains qui leur demandent de cesser de regarder l’Amérique « avec des lunettes françaises ». A leurs yeux, il convenait d’éviter les dimensions « sociale » et « industrielle » trop présentes, par exemple chez un Camille Pissarro. L’impressionniste, « peintre joyeux et plein d’entrain », selon la définition donnée par l’écrivain Hamlin Garland, était fortement incité à illustrer la bonne société Wasp dans ses moments immuables de bonheur familial, à la campagne, au bord de la mer ou dans les quartiers huppés des villes. Une singulière réduction.
• L’Impressionnisme et les Américains. Exposition au musée des Impressionnismes de Giverny avec la participation de la fondation Terra, de la National Gallery of Scotland d’Edimbourg et du Museo Thyssen-Bornemisza de Madrid. Du 28 mars au 29 juin.
Une « colonie » d’artistes
Les Américains n’étaient pas les seuls à s’intéresser à l’Impressionnisme et à Giverny. En 2007, une précédente exposition dans ce même lieu avait montré qu’une véritable « colonie » d’artistes internationaux s’était agrégée autour de Claude Monet. A l’époque, les chercheurs avaient identifié 365 artistes venus de 18 pays, entre 1885 et 1915, dans ce bourg d’à peine 300 âmes.