DLXIX.

Il existait autrefois, rue des Carmes, un magasin à l’enseigne de Mag Any. Rue des Carmes ou plutôt, selon le bon langage Rouennais sous les arcades, là où il n’y jamais d’arcades. C’était un magasin, comme on disait et comme on ne dit plus : de nouveautés. Rien ne vieillit davantage que la nouveauté, ce qui explique sans doute qu’on n’utilise plus l’appellation. Dans le commerce ou ailleurs.

Mag Any dura trente ans, voire quarante. Ces chiffres paraîtront déraisonnables aux commerçants d’aujourd’hui. Si on leur prédisait qu’ils devront, quoiqu’il en coûte, rester quarante ans derrière la vitrine, ils pesteraient plus fort qu’ils ne le font. C’est un fait : le commerçant peste. Le Rouennais plus que les autres. C’est dans sa nature. N’empêche, s’il en fut toujours ainsi, ses motifs de mécontentement changent au fil des années.

Je l’ai connu accusant le mauvais temps, la guerre, l’Occupation, les bombardements. Puis ce fut la Reconstruction, le Marché commun, les impôts. Vinrent les sens interdit, les parcmètres, la hausse des salaires. Ensuite l’inflation, Mai 68, l’Europe. Aussi les voies piétonnes, la circulation des bus, les ponts cassés. Et avec ça, madame ?

Regardant chaque soir un tiroir-caisse à moitié plein ou à moitié vide, le commerçant bien né incrimine. Toujours s’en prendre aux autres, jamais à soi-même. Que penserait la patronne de Mag Any de la situation actuelle ? Ce qu’elle en pensait en 1972. Ou 1964. Ou 58. Le jersey ne se porte plus, le style cardigan non plus ? La faute des clientes. Il y a peu temps, une successeuse (admettons que cela existe) m’affirmait que les gens ne pensaient qu’aux vacances. Elle entendait : les voyages. Il n’y a que ça qui marche. Possible.

Il paraît (le Fanal de Rouen l’affirme) que le nouvel adjoint au commerce prévoit d’organiser des petits-déjeunés avec nos dits commerçants. Ce sera l’occasion de faire remonter l’information dit-il. Attention, cher Bruno Bertheuil, un croissant par-ci, un autre par là… la grosse tête est vite arrivée. Surtout n’écoutez que d’une oreille les Mag Any du temps présent. Elles ne valent guère plus que celles d’autrefois. Va pour le budget p’tit-déj’ du nouveau conseil. Ce sera ça de moins pour l’impressionnisme et le flamboyant.

Car j’espère (il faut espérer) que la viennoiserie et les grands crèmes seront pris sur l’enveloppe culture et patrimoine. Ici, l’un vaut l’autre. Tenez, simple exemple, avez-vous vu nos malheureux touristes errer rue des Carmes le dimanche ? Sunday, Sunday… disent-ils. Voulant prendre quelque chose au sortir de la cathédrale, ils n’ont vu que la Brasserie Paul ou La Flèche. Bondés. Et comme il est 12h, pensez si on va leur faire de la place pour une simple eau chaude !

Donc quoi ? Le commerce va mal et ce n’est pas la faute aux commerçants. C’est, par exemple, celle du gouvernement. Et tiens, à François Hollande, pourtant enfant du pays. Ce à double titre puisqu’il naquit (ou presque) rue des Carmes. Sa mère achetait-elle ses bas chez Mag Any ? J’en jurerais. Hélas, il est à craindre qu’il l’ait oublié.

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