C'était il y a 100 ans, tout rond: le 28 juin 1914, un archiduc est assassiné à Sarajevo. Bientôt, 10 millions d'hommes vont rejoindre leurs casernes. Le grand carnage va pouvoir commencer.
L'été avait pourtant bien commencé. C'est lundi 22 juin, et il n'y a pas une minute à perdre: au Louvre, à la Samaritaine, au Bon Marché, on affiche d'«énormes rabais» sur les jupons, corsets, panamas, ombrelles et paletots pour dames (soldés 9,50 francs). Puisque tout le monde n'a pas la chance de s'éreinter aux champs, ni de s'ennuyer en villégiature à Dinard, Trouville ou Aix-les-Bains, il reste à se donner l'illusion de la campagne en allant le dimanche au bois de Boulogne – d'autant que ces tire-au-flanc de la CGT ont obtenu, il y a huit ans, une loi qui contraint les ouvriers et les employés de commerce à un repos hebdomadaire après leur semaine de 60 heures
On peut aussi vibrer devant «la Prise de Taza par les troupes françaises»: cela passe dans «tous les cinémas de France», annonce Pathé Frères en présentant «toutes les glorieuses péripéties de cette mémorable journée qui marque la définitive conquête du Maroc». C'est toujours plus excitant que de lire «le Démon de midi». La presse a beau le porter aux nues comme «l'ouvrage où M. Paul Bourget a montré le plus de puissance», on préfère les Pieds Nickelés dans «l'Epatant», Bécassine dans «la Semaine de Suzette», ou «Fantômas», que Louis Feuillade vient d'adapter pour le cinéma. Mais quitte à se piquer de littérature, pourquoi ne pas plonger enfin dans «Du côté de chez Swann» ou «le Grand Meaulnes», le premier roman d'Alain Fournier, qui a raté de peu le Goncourt? Il paraît que c'est très bien, très prometteur. Charles Péguy l'avait dit à l'auteur: «Vous irez loin, Fournier Vous vous rappellerez que c'est moi qui vous l'ai dit.»
Pauvre Fournier, pauvre Péguy, qui tomberont avant l'automne sous la mitraille allemande. La saison est ensoleillée, d'un bout à l'autre de l'Europe. Un peu orageuse, mais belle, comme l'époque qui se termine. Stefan Zweig se souviendra que tout l'été le ciel «resta d'un bleu de soie» et Giono, que «les blés montèrent comme d'habitude».
On a bien entendu parler de cet attentat du 28 juin, à Sarajevo, qui a coûté la vie à François-Ferdinand, l'archiduc, et à sa femme Sophie. C'est triste, il y en a plein les journaux. «Sur cette terre, rien ne m'aura été épargné», déclare son oncle de 84 ans, l'empereur François-Joseph. Mais comment se sentir affecté par le geste d'un jeune fanatique serbe? La terre ne va pas s'arrêter de tourner.
Evidemment, ce rabat-joie de Clemenceau évoque dans «l'Homme libre» du 3 juillet «de si graves conséquences que l'esprit se refuse à les envisager». Il suffirait que l'Autriche, soutenue par l'Allemagne, cherche des noises à la Serbie pour que la Russie s'en mêle par solidarité slave. En quoi ce jeu de dominos concerne-t-il notre République laïque qui, Dieu soit loué, a le bon goût de n'être ni slave ni germanique? C'est qu'elle a passé une alliance militaire avec le tsar:
Poincaré et René Viviani, le chef du gouvernement, sont précisément ses invités du 20 au 23 juillet. Suffirait-il de ne pas honorer ce contrat pour calmer tous les esprits? Sans doute. D'autant qu'on ne doit aider la Russie que si elle est attaquée. Or tout le monde proclame vouloir la paix. On peut donc jouer au croquet tranquille: puisque personne n'attaquera le premier, personne n'aura à défendre personne. De toute façon, le Vatican est clairement pacifiste. Et le prolétariat ne (se) laissera pas faire. Guerre à la guerre! Pas question d'aller au casse-pipe pour les intérêts capitalistes des Etats-nations. Ni en France ni ailleurs.
Le Parti social-démocrate allemand est solide, avec son million d'adhérents. En Italie, un certain Mussolini dénonce le bellicisme avec éloquence. Et en Russie la situation est si tendue que la police tire déjà sur les grévistes. Quant aux Anglais, ils ont assez de soucis avec l'Irlande. Mi-juillet, Jaurès fait même voter une motion au Congrès socialiste de Paris: en cas de conflit, une grève générale internationale sera immédiatement lancée.
Le problème, c'est que soudain, le 24 juillet, les chancelleries s'affolent. Vienne a envoyé un ultimatum à Belgrade, «le document le plus insolent que l'on ait jamais imaginé», note Churchill au département de la Marine, à Londres.
La machine infernale est lancée. Les télégrammes fusent, les journaux s'y mettent, personne n'y comprend rien. Le 31 juillet 1914, Jaurès est assassiné et 10 millions d'hommes vont rejoindre leurs casernes. Bientôt, le carnage. Quand, le 29, Poincaré revient enfin de Russie, le chaos n'est pas loin. On prétend que cet homme né dans la Meuse ne serait pas mécontent de reprendre la Lorraine. Mais des deux côtés du Rhin de grandes manifestations pacifistes éclatent. A Montluçon, 33.000 habitants, il y a 10.000 personnes dans la rue. A Paris, devant la statue de Strasbourg, on se bagarre avec des patriotes qui veulent «en finir avec le problème franco-allemand» et procéder, armes à la main, au «redressement spirituel de la France».
L'été le plus stupide de l'histoire de l'humanité s'accélère. Pourtant, jusqu'au 29 juillet, dans la nuit, Nicolas II et Guillaume II rivalisent de courtoisie. «Je Te prie, au nom de notre vieille amitié, de faire ce que Tu peux pour empêcher Tes alliés d'aller trop loin», télégraphie le tsar, tandis que le Kaiser l'assure de ses efforts pour «amener les Autrichiens à négocier franchement», avant de signer «Ton sincèrement dévoué ami et cousin»
Pourtant, le 30 juillet, sur la frontière, les troupes françaises reculent de 10 kilomètres. Pourtant, le 31 juillet au matin «l'Humanité» titre: «La paix reste possible». Las ! le soir même, son patron est attablé au Croissant.. A 21h30, deux coups de revolver claquent. Pourquoi ont-ils tué Jaurès? Jaurès qui tenait encore meeting à Bruxelles deux jours plus tôt, devant des milliers de personnes et tous les grands noms du socialisme européen. Jaurès qui a fait un tabac en avertissant que «les hommes dégrisés se tourneraient vers les dirigeants allemands, français, russes, italiens, et leur demanderaient: "Quelles raisons nous donnez-vous de tous ces cadavres ?"» Jaurès qui n'aurait de toute façon rien pu empêcher.
Le 2 août, Kafka va à l'essentiel dans son Journal: L'Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. – Après-midi piscine.»
Le 3, les Allemands envahissent la Belgique. Et le 4 le tocsin cogne à tous les clochers. «Voilà le glas de nos gars qui sonne», marmonne une vieille Bretonne. La résignation domine, puis fait place à un enthousiasme un peu forcé. Poincaré en appelle à «l'Union sacrée»: Messieurs, la France vient d'être l'objet d'une agression brutale et préméditée, qui est un insolent défi au droit des gens. Avant qu'une déclaration de guerre nous ait été adressée, avant même que l'ambassadeur d'Allemagne eût demandé ses passeports, notre territoire a été violé.»
Que voulez-vous répondre à cela? Il faut bien se défendre. De Barrès à Poincaré, en passant par Jouhaux, le secrétaire de la CGT, on communie sur la tombe de Jaurès dans une même «haine contre l'impérialisme allemand».
A Paris, les boutiques Hauser sont mises à sac, les banques assiégées par les épargnants, les autobus équipés de crochets à bidoche pour ravitailler les troupes. La circulation ralentit d'un coup. Il y a des chaussettes de laine dans les bonneteries et des souliers de chasse chez les marchands de bottines. Les mobilisés veulent se marier en urgence, les mairies sont débordées. De brillants scientifiques ont inventé un filtre portatif pour eau de mare, idéal pour partir en campagne. On n'arrête pas le progrès. Et pendant que les Allemands crient «Nach Paris!», les trains quittent la gare de l'Est couverts de graffitis: «A Berlin!», «Vive la Belgique!», «Retour après la victoire ou dans trois ans». L'aventure est là, même pour le petit commis d'une banque de Manosque. «Sur tous les jeunes hommes, on faisait souffler un vent qui sentait la voile de mer et le pirate», résumera Giono. Une chose est sûre : la guerre sera courte. Les Allemands ont leur plan Schlieffen, les Français partent baïonnette au fusil. «Ordre et méthode», titre «le Gaulois» du 13 août.
Tout va très vite. On reprend Mulhouse, on reperd Mulhouse, les Allemands sont à Liège, à Bruxelles, à Compiègne à la fin du mois. L'université de Louvain est en cendres. Drieu la Rochelle, aux premières loges de la sinistre comédie de Charleroi, trimballe «Zarathoustra» dans son sac. Dieu est mort. Et pour le cuirassier Louis-Ferdinand Destouches, le voyage au bout de la nuit débute comme ça, dans une lettre qu'il adresse à ses parents
Le carnage a commencé. A la fin du mois, les Français ont perdu 80.000 hommes, dont 27.000 pendant la seule journée du 22 août. Le 24, Poincaré note dans son journal: «Où sont les illusions dont on nous a nourris depuis quinze jours? Désormais, le salut ne peut plus être que dans la durée de notre résistance.» Comme 500.000 Parisiens qui fuient la capitale, il file à Bordeaux avec son gouvernement le 2 septembre. A Joffre et Gallieni d'assurer la défense.
Le 13, la bataille de la Marne est gagnée. «C'est le commencement de l'écrasement prussien», se réjouit «l'Humanité». La guerre va pouvoir continuer.