DLXXXVII.

Je reviens sur les malheurs du marchand de nouveautés Georges Rech. Il vient de fermer boutique. Y revenir, non pour le plaindre ou m’en féliciter, mais pour dire. Il paraît (mais il paraît juste) que le commerce local va mal. La faute au porte-monnaie étriqué (peut-être), à celle d’une clientèle versatile (à coup sûr), et du manque d’emballement desdits boutiquiers. Ces derniers, s’ils font de jolis (ou de gros) paquets, eux ne s’emballent plus guère. Et pour rien. Ou alors si : pour dauber sur nos créatifs municipaux, réputés faiseurs de rien et d’idéologues plus butés que butés (avouons qu’il y a un peu de vrai dans ce qui peut être faux).

Ma grande amie Eva me dit tout le mal qu’elle pense d’Yvon Robert. Professeur, inspecteur et comptable, voilà un homme qui s’arrange du commerce comme d’un mal nécessaire. S’il n’y avait que lui, on irait-on pour acheter nos chemises ? Je vous demande (et lui aussi). Eva a eu ce mot : il ne pense qu’à faire des autoroutes à bus ! Entendez qu’on doit tonner contre les transports en commun, en particulier ceux de nos grandes artères et quais. Prend-t-on le Onze avec un sac Georges Rech ? Vous aimez rire.

Ce qu’il faut, c’est rejoindre sa voiture avec ce sac. Si possible, pas trop loin. Et repartir chez soi, là assez loin, où l’on se parquera. En biais, devant l’entrée du garage. C’est ce que fait le voisin, vu que Clément encombre le garage de trois planches à voile. Mais, bref. Le fait est qu’on traverse la ville sans s’y arrêter. On passe. Et, chacun de nos commerçants, devant sa boutique, regarde passer. Comment déjà chantait l’autre ? On demeure parfois pendant des jours entiers / Tout seul dans sa boutique… Oui. Et il me semble que l’histoire s’achève ainsi : Il vous reste du moins cet amer plaisir-là / Vitupérer l'époque. Ce que font nombre de commerçants. Actifs ou retraités.

A observer la vie locale (et vu mon âge) il me semble qu’on revient à un Rouen de la fin des années Soixante, lorsqu’on ne trouvait ici rien qui vaille. Le maître-mot était : Tu auras ça à Paris. Il s’agissait d’un beau tissu, d’un petit meuble étroit, d’un luminaire plus ou moins scandinave… que sais-je. A Paris, on ne manquait pas d’adresses. A Rouen, elles étaient sinistres. L’après-guerre. Du solide, en tout cas. Ah, disait-on chez Prouhet, madame, avec ça, vous en aurez pour trente ou quarante ans.

C’était bien le problème. Ce vertige bourgeois a fait recette. Un temps. Il ne le fait plus. Clément et sa copine préfèrent se trémousser aux terrasses du jeudi en buvant de la bière dans des gobelets en plastique. T’es garé où ? Là où on peut. Ou prendre le Onze. Encore ? Oui. Autre chanson : Nous n’irons plus chez Georges Rech. Et Eva ne votera plus pour son cher Yvon. Promis, juré, craché. Ne l’avait-elle pas déjà dit la dernière fois ? Il me semble que oui. Ah, les femmes et la mode !

Articles créés 251

Articles similaires

Commencez à saisir votre recherche ci-dessus et pressez Entrée pour rechercher. ESC pour annuler.

Retour en haut