Rue Saint-Romain où le défilé touristique bat son plein. Troupes asiatiques et indistinctes se succèdent sous la houlette de guides à pancarte ou parapluie. Quelle armée ! Nous, autochtones, sommes transparents. Si mitrailles il y a, elles sont pour l’encorbellement typique au meneau intact. Nous ne risquons rien. Midi sonne. La foule s’égaye. Quelques couples, une petite famille. Comme un tiraillement. Papa, j’ai faim. Mangera-t-on ici ? On sent de l’hésitation. Oui, non. Continuons à baguenauder. Enfin, pas moi, qui marche toujours trop vite. D’autres. On tourne rue Croix de Fer (là où, si l’on ment, etc.)
Le magasin de jouets anciens d’Éric Chasset n’existe plus. Retraite (terme militaire). On en a profité pour faire les carreaux. Entendre : laver les vitres, une fois n’est pas coutume. La petite famille de tout à l’heure, court devant. Ou derrière. Me suit, me précède. En particulier le garçon, six ou sept ans. Le genre hyperactif. Ce qu’on nommait autrefois : impossible. Bref, pas obéissant. Le père, énervé : Enguerrand, viens ici ! Je n’ai pu résister : Monsieur, lorsqu’on veut qu’un enfant obéisse, on ne le prénomme pas Enguerrand. Ces parents-là n’ont aucun humour (malheur supplémentaire). Ladite famille se réfugie dans la boulangerie de la petite Marie.
Fin de l’épisode. J’aurais pu développer. Pourquoi Enguerrand ? De préférence à Firmin ou Nestor, valets connus, lesquels n’auraient pas manqué d’obéir. Au doigt, à l’œil. Tandis que l’autre, incorruptible et dédaigneux, ne fournira que des désillusions à des parents aussi incultes et prétentieux. Pourquoi ne pas les avoir suivis chez la Petite Marie ? Entre flan nature et chocolat, le prénom de la gamine m’aurait été offert. Brunehaut, Ermengarde, Théodora ? Il fallait s’attendre à tout.
Reste, tous comptes faits, qu’il était valeureux pour ces précieux parents de leur montrer Rouen cité gothique. Je préfère le brownie a dit Enguerrand. Donc ce sera une formule : jambon emmenthal tarte de saison et sprite bien vert. Et vous pouvez vous installer dehors. L’autre jour, dans les récriminations autour du mauvais esprit touristique, le tenancier des Nymphéas (restaurant faux chic du Vieux-Marché) déplorait la raréfaction de la clientèle. Avec raison, sans doute. Imagine-t-il, le cher homme, qu’Enguerrand and Co soient un peu justes ?
Ou qu’ils aient moins d’appétit qu’autrefois ? J’ai connu une époque, à l’âge requis pour les brownies, où l’on était à table matin, midi et soir (je compte le goûter pour rien). Le midi, au restaurant de la plage à Sainte-Adresse, je mangeais des escargots puis du gigot avec des flageolets. Le soir, à l’hôtel, de la soupe et une omelette au jambon. Un fruit peut-être ? Non, une crêpe au sucre, pour le petit. On me dira que mes parents avaient les moyens et que j’avais bon appétit (je l’ai gardé). Mais aussi qu’on était en pension complète. Bref, un temps disparu.
Tout ça pour dire qu’Enguerrand de Marigny est mort en 1315, et qu’en l’été 2014, il est à craindre que la Petite Marie fasse de meilleures affaires que les Nymphéas. Ceci n’explique pas cela, mais c’est tout comme.