DLXL.

Il fut un temps où je passais chaque jour rue Orbe. J’y habitais. Suivant les époques, là ou là. Rue, rue des Minimes, des Requis, rue Abbé de L’Épée. D’autres. Tout ce quartier a bien changé. Ni en bien, ni en mal. Le fait est qu’il a perdu sa personnalité. S’en est-t-il forgé une nouvelle ? Possible. J’en doute ce pendant. Il y a des jours, faisant quelque ravitaillement, j’ai comme une sorte de vertige. Devant les rayonnages, entre six marques de sardines à l’huile, laquelle choisir ? Je regrette les Coop de la rue Coignebert où il n’y avait que deux sortes de beurre : frais ou demi-sel. Point barre, comme dit la jeunesse.

Aujourd’hui, l’abondance est partout. Pas pour tous, mais son leurre. Ça suffit pour continuer. Et espérer. D’où (peut-être) ces lamentations répétitives des commerçants locaux voyant leur tiroir-caisse mal en point (à ce qu’ils disent). Eux, espèrent toujours. Que ça va continuer ou que ça va revenir.

Rue Orbe, il n’y a plus de commerces. Une boulangerie, un pharmacien, une supérette (excellente adresse). Un bureau de poste aussi où s’évalue, en file d’attente, la triste misère de notre société. Je vous y conseille un quart d’heure de patience. A condition d’être curieux, vous y apprendrez beaucoup.

Le boulanger a pour enseigne Au péché mignon. Lieu-dit, on s’en doute. L’artisan en place n’est pas un as. Il se contente de gagner sa vie (pas si bien que ça). Sa pâtisserie œuvre dans le moins que moyen. Et au même prix qu’ailleurs (pour les amateurs, rejoignez plutôt la Croix de pierre). Que pensent les collégiens de Fontenelle de ce péché mignon ? Où sont les péchés, où sont les mignons ? Il est à craindre que. Mettez ce que vous voulez dans les points de suspension.

J’oublie de dire qu’il y a aussi, rue Orbe, le commissariat municipal. Le bureau des objets trouvés (où rien ne se retrouve). Les douches publiques aussi. Eau froide et chaude modérée. Mais pourquoi se doucher au commissariat ? Mystère des décisions de nos politiques. Et pourquoi se doucher rue Orbe ? Autre mystère. Comme il y en a tant dans cette rue singulière. A condition d’être en condition. D’avoir de l’imagination. Ou de la mémoire.

Tenez, il y a une bonne trentaine d’années, la rue Orbe perdit ces commerces, nombre de ses habitants, et son âme. Le temps, l’habitude, le renouveau. Au milieu, exista encore un électricien. Petites réparations, achat de prises et pile Wonder. Cet artisan ne tarda pas à fermer. Puis à faire de sa boutique son salon de séjour. L’homme devint malade. Très. La médecine moderne jugea bon de lui couper une jambe. Puis l’autre. Dès lors, casé dans un fauteuil, il passait ses journées devant le défilé des passants. Il suffisait de lui tirer le rideau. Vous en souvient-il, le rideau était un genre de tergal imprimé de multiples Chou Chou ? Le collégien de Fontenelle : c’est quoi des Chou Chou ? Ça, mon vieux, il faut avoir la culture du temps de Salut les copains.

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