Une cinquantaine d’Ukrainiens venant de la ville "jumelle" Novaïa Kakhovka et de sa voisine Kherson ont été accueillis fin septembre par l’association stéphanaise Droujba. Ils se sont confiés sur la crise que traverse leur pays. Le sujet est difficile. Les mots sont utilisés avec retenue, on préfère évoquer "la situation du pays" plutôt qu’utiliser les termes de "guerre civile" reflétant pourtant mieux la violence qui déchire les habitants du Donbass, la région des villes séparatistes de Donetsk et de Louhansk où des combats ont lieu entre la rébellion pro-russe et l’armée régulière ukrainienne. "Notre école accueille quelques enfants du Donbass, confie Nadia, professeur à l’école n°1 de Novaïa Kakhovka, ils ont été traumatisés par les bombardements."
D’autres échos de la guerre proviennent à ces habitants du sud-ouest de l’Ukraine, grâce aux appelés revenant de la zone de conflit. "Les jeunes soldats nous rapportent qu’ils ne comprennent rien à la situation, ajoute la professeur, impossible de comprendre qui bombarde qui."
Si le Donbass se trouve à sept heures de route à l’est de Novaïa Kakhovka et de sa voisine Kherson, une autre zone de tension, beaucoup plus proche, focalise tout autant les craintes de nos amis Ukrainiens. Leurs deux villes des rives du Dniepr sont situées à quelques kilomètres seulement au nord de la Crimée. Cette péninsule qui, le 11 mars dernier, a proclamé son indépendance vis-à-vis de l’Ukraine, est désormais rattachée à la Russie, jetant comme un mur entre les membres d’une même famille. "J’ai rendu visite à ma belle-mère en Crimée, explique Vladimir, directeur adjoint de l’école n°12 à Kherson, j’ai dû attendre treize heures à la frontière à cause des gardes russes." Vladimir raconte que cette attente interminable avait été montée de toutes pièces, Russes et Ukrainiens se livrant une guerre de l’information par médias interposés. "Les gardes-frontières créent ces files d’attente monstrueuses dans le seul but de faire dire à leurs médias que les Ukrainiens se ruent en Crimée pour fuir leur pays."
Faisant partie de ce que les pro-russes appellent la Novorossia (Nouvelle Russie), la région de Novaïa Kakhovka et de Kherson pourrait bien être la prochaine cible de Poutine, à en croire Nadia et ses amies Nathalia et Svetlana. Les trois femmes évoquent, derrière un sourire de façade, leur crainte de rentrer dans leur province envahie par les troupes russes, "car notre gouvernement a fermé les écluses du canal de Crimée du nord", disent-elles.
Sans fermer totalement les écluses de ce canal qui fournit à la Crimée 85% de son eau, les autorités ukrainiennes en ont réduit considérablement le débit, ne livrant à leur ex-province que le strict minimum pour l’alimentation humaine, mais privant l’agriculture d’une ressource vitale. "Nous avons peur de trouver les chars à notre retour à la maison." Malgré la crainte de voir leur pays sombrer un peu plus dans la guerre civile, les hôtes ukrainiens ont profité de leur séjour, appréciant, comme Sasha, 13 ans, "la cuisine, la joie et l’accueil chaleureux des Français".