"La solitude, ça n’existe pas" disait la chanteuse. Moi, je pense que oui.



"La solitude, ça n'existe pas" disait la chanteuse. Moi, je pense que oui.

Effets secondaires physiques, très honnêtement, les futures chimiothées, à part la fatigue intensive au bout des 6 chimios, je n'en ai pas beaucoup souffert. En revanche, il y a un effet secondaire dont on parle peu : la solitude.

"Chez moi il n'y a plus que moi. Et pourtant ça ne me fait pas peur. La radio, la télé sont là pour me donner le temps et l'heure." Ces paroles de Gilbert Bécaud (perso, je préfère la version de Nicoletta) me siéent à merveille en ce moment. Seule, je suis seule, très souvent, très longtemps. Pourtant, très entourée. Paradoxe ? Pas du tout. La maladie a cette particularité, elle vous isole, naturellement, petit à petit, comme le ver qui entre dans la pomme et rogne un peu plus de chair chaque jour.
La chimio enfonce le clou. Peur d'attraper la moindre cochonnerie, vous avez avez tendance à vous isoler vous-même du cercle social.

Et puis, votre "anormalité" ponctuelle, celle que l'on ne veut pas imposer à tout prix, s'associe à une forme d'exclusion inconsciente (et surtout pas malveillante) de la part des autres. On ne vous demande pas d'aide dans telle ou telle activité pour ne pas vous fatiguer, on ne vous demande pas de participer à tel ou tel événement pour vous ménager. Bien sûr, rien de personnel là-dedans et au contraire, beaucoup de tact et de sollicitude, mais au final voilà qui débouche immanquablement sur un phénomène récurrent : votre extraction petit à petit de la société "normale". Naît alors le sentiment de solitude.

Cette solitude est selon moi inéluctable. On peut vous accompagner, vous protéger, vous chouchouter (avec un peu de chance). Mais personne ne peut entrer dans votre tête, votre état d'esprit qui fait les montagnes russes. Personne ne ressent votre corps, votre moral à part sans doute, les ex-crabolottes.

La sensation de déjà-vu
Perso, ce n'est pas un sentiment nouveau pour moi. Dernière et unique fille d'une fratrie de six, j'ai depuis ma plus tendre enfance, pris l'habitude de me retrouver seule. En vacances, à la maison. De fait, je développais assez instinctivement une certaine aptitude à m'occuper, à développer mon imaginaire, seule. Tout le temps. Plus tard, à l'adolescence, n'ayant guère la possibilité d'inviter chez moi des copines pour manger et/ou pour dormir, ce genre de choses se faisaient sans moi. Et j'ai longtemps passé du temps à écouter les anecdotes des autres qui "pouvaient se rendre la pareille" en s'invitant les unes chez les autres ; j'étais de fait, pour des raisons logistiques, exclue de ce genre de réjouissances. J'en souffrais seule et en silence.

Devenue rapidement une adolescente un peu hors normes, j'intégrais les groupes d'amis avec aisance de par mon tempérament jovial, pourtant je ne me sentais jamais vraiment "admise" avec mes attitudes décalées (que je cultivais, certes, plus pour me donner une contenance qu'autre chose), mes prises de positions un peu abruptes qui faisaient que j'attirais tout autant que je rebutais. Et puis, j'avais une idée de l'amitié et de l'amour ensuite, qui était trop exclusive, trop intégriste et trop romantique. Ça ne cadrait pas avec le manque de conviction sentimentale des humains dans leur grande majorité. Le seul qui sera aussi intransigeant que moi dans les sentiments, c'est mon futur mari. Ceci expliquera un jour cela.

Une fois adulte, je mettais de l'eau dans mon vin et me rendais compte que pour exiger la perfection, il eut fallu que je sois parfaite moi-même, ce qui était loin d'être le cas. Et finalement, en étant plus naturelle, moins dans la provoc gratuite, je me créais, je crois, un vrai cercle d'amis, qui évoluait naturellement avec le temps. Pourtant, je ne peux encore m'empêcher de remarquer que, même avec de très bons amis, dont je ne peux mettre en doute l'amour et la fidélité, il arrive encore que je me sente légèrement exclue car pas toujours politiquement correcte… Certains le font parfois sans se rendre compte en fonction des situations… Je me sens parfois comme quelqu'un que l'on gomme à l'envi. J'exagère sans doute…

Enfin, cela m'agace par moment, je dois dire. Mais je ne le dis pas. Cela m'offense beaucoup que l'on me mette sur la touche. Il n'y a pas si longtemps de cela, une très bonne amie, un tantinet snobinarde, (personne n'est parfait comme on disait), m'évitait maladroitement lors d'un vernissage entre intellos (vernissage auquel elle m'avait elle-même conviée). Je me révélais tout à coup un peu trop "popu" pour le reste de ses amis, de grands artistes de la congrégation des losers de l'art contemporain (que j'appelle entre nous avec une méchanceté assumée "l'art comptant pour rien"!). Voilà qui est extrêmement blessant.
D'autres font appel à mes compétences dans certains domaines, mais préfèrent s'abstenir de m'inviter ou de me nommer dans certaines circonstances. Un peu trop typée la Doris parfois…, pas toujours facile à assumer….

Aussi quelle familiarité de contexte de me retrouver aujourd'hui des heures entières en ma propre compagnie. Voilà qui n'est pas vraiment désagréable. On pense, on analyse, on réfléchit, on se souvient. L'esprit a le temps de vaquer à ses pensées les plus profondes, l'esprit revisite sa propre histoire et les souvenirs affluent. Ce sont en quelque sorte des retrouvailles avec moi-même et j'essaie de mettre à profit cette solitude pour me restructurer intellectuellement, personnellement, intérieurement. Ce qui sera dur, peut-être (ou pas), ce sera de réintégrer la société des gens dits "normaux". À ce stade du traitement, j'ai la sensation d'être recroquevillée dans un oeuf en coton et je me demande si j'aurai envie d'en fendiller la coque… Il le faudra pourtant, il le faudra. Qui serai-je alors ? Cette même personne d'avant cancer ou quelqu'un de plus mûr, de plus en retrait, de plus réfléchi, de plus tolérant, de plus posé, de plus positif ? Quelqu'un de toujours aussi seul ?

Zatiz the questions. Et ça tombe bien, j'ai encore de longs moments de solitude devant moi pour y réfléchir. Et la solitude parfois, ça fait du bien.

Illustration : "Automat" Edward Hopper (1927)

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