
En ce moment, je suis chafouine. Pourtant, ça va. Enfin, ça va… Je suis en fin de traitement, je viens de faire une semaine de radiothérapie (il me reste 21 séances) et je peux vous dire qu'à côté de la chimio, c'est juste la poilade (pour l'instant). Je reste cependant fatiguée, alternant pics d'énergie et affaissements. Là, j'ai besoin de dormir et c'est la seule chose qui me régénère. Je note toutefois que je me mets souvent en colère, que je suis souvent irritable. Je me suis posé la question : pourquoi ?
Je suis d'un naturel soupe au lait, il ne faut pas se leurrer. Il y a quelque chose de l'ordre de l'inné dans les débordements qui sont les miens. J'ai la dent dure, l'humour acide, la vanne éjectable, le sang en ébullition, l'énervement leste. Moi, je veux bien m'inscrire au concours de Brice de Nice et je peux te dire que je m'y accrocherais au plongeoir ! Si vous n'avez pas vu le film, n'essayez même pas de comprendre cette dernière phrase.
Bref.
Donc en ce moment, je ne suis pas à prendre avec des pincettes. Mais c'est un peu différent par rapport à d'habitude. Je suis comme qui dirait dans le tri sélectif relationnel et c'est assez amusant de constater que cela va de paire avec le rangement de mes tiroirs.
En effet, pas une journée, sans que je sorte un tiroir, plein de ces merdiers que l'on accumule par amour ou par faiblesse (ou les deux) de babioles inutiles ou de merveilles que l'on redécouvre. Je suis un paradoxe dans le domaine du rangement : j'aime la propreté et l'ordre et pourtant je suis cernée de bordel. Et puis, tout à coup, c'est l'overdose, la crise d'angoisse, je jette tout par terre et je trie avec méthode, presque une certaine psychorigidité, les choses que je classe dans des petites places de parkings devant s'emboîter parfaitement.
Si ça, c'est pas une transposition de ce qui se passe dans le cerveau, je me change en bonne sœur et je peux vous dire que je n'en ai ni l'envie sensuelle, ni l'envie morale. Pape François, tu as beau porter le plus joli prénom du monde et faire la couv' de Rolling Stone US, tu n'es pas prêt de me compter parmi tes disciples.
Bref.
Je range, je range, je range. Mes tiroirs, mes relations, mes pensées.
Pour mes tiroirs, c'est assez simple, je me pose deux questions : vais-je m'en servir un jour ? Est-ce que j'aime cette chose ? Quand j'obtiens deux "non", c'est poubelle.
Pour les relations, c'est plus compliqué (et plus simple à la fois). La maladie a fait du tri pour moi : il y a ceux qui se sont révélés être de précieux accompagnants ; il y a ceux (rarissimes et souvent plus par incapacité que par réel désintérêt) qui se sont révélés être de bien piètres compagnons de route et les distances se sont tracées d'elles-mêmes. Du balai.
Mais il y a ceux aussi que j'aime de façon inconditionnelle mais qui, par certaines de leurs attitudes (jugement hautement subjectif et assumé) ne répondent pas toujours à mes attentes. Là, c'est difficile car la colère est alors inéluctable et sans doute disproportionnée. Une colère dangereuse car elle dégrade immanquablement une relation qui pourtant est consentie dans un amour ou une amitié réciproque. Dans ce cas, que faire ? Ravaler l'amertume au risque de s'égratigner l'estomac ou vider son sac, avec le risque de ne déverser que des miettes de pain qui seront mangées par les oiseaux, vous laissant comme un petit Poucet qui ne retrouve plus le chemin du retour ? Oui c'est compliqué alors j'improvise…
Il y a ceux aussi très éloignés contre qui j'ai accumulé depuis un certain temps des griefs : le directeur de ma banque vient de se manger une farandole de scuds pas piqués des hannetons par mail dont je ne suis pas mécontente. Plein l'cul des banquiers cravatés qui ont encore du duvet sur la lèvre, avec leur costume moiré, leurs pompes pointues, et qui, derrière leur comptoir en formica, regarde ton découvert avec ce petit air pincé… je te les claquerais par plaisir et ça, c'est cadeau ! Il fallait que je le dise au dirlo au moment où mon conseiller, un humain qui a totalement changé notre destin par son écoute et sa bienveillance, doit prendre sa retraite. Nous laissant quasi orphelins dans ce milieu de requins.
Digression : pour votre gouverne (et la mienne), "l'expression ''Pas piqué des hannetons'' est la même que ''pas piqué des vers'', cela signifie : parfait, en très bon état, super, sensationnel, etc,…Le hanneton est un insecte qui s'attaque aux plantes et surtout aux champs de céréales. ''Pas piqué des hannetons'' signifie donc qui n'a pas été attaqué par les hannetons, qui est donc en parfait état. Au XVIIème siècle on disait déjà ''Pas piqué des vers'' pour le bois qui était intact. Depuis le début du XXème siècle, on utilise cette expression de manière plus générale. C'est Wiki qui l'dit.
Alors j'ai demandé à une de mes amies en fin de traitement : "Es-tu souvent en colère ?" Car je me suis dit que cela avait peut-être un rapport avec un état physique, psychique de fin de "protocole". Et là, une autre de mes amis me dit : "La colère et le foie sont souvent associés…"
Si vous ne voyez pas lrapport avec la choucroute (qui fait, elle, davantage mal à l'estomac, bien qu'elle soit parfaite pour le régime), je vous l'explique après avoir croisé mes sources sur le net. Le foie, en médecine chinoise, serait le siège de la colère, la colère sourde, rentrée, qui stresse, comprime le foie et perturbe son fonctionnement (ou vice-versa, ndlr) (http://www.santeonaturel.com/). "En médecine chinoise, le fait de drainer et de rééquilibrer l’énergie du foie libère l’organisme de la colère" affirme Eric Delafontaine, praticien de médecine traditionnelle chinoise et aromathérapeute.
Or on le sait, la chimiothérapie cause des dommages (réversibles fort heureusement) au foie. Y aurait-il là cause de lien à effet ? Zatiz the question.
En tout cas, moi, j'ai décidé de pratiquer une petite cure en ce sens : drainer mon foie, méditer plus que de coutume ; trouver les raisons de la colère et stimuler la sérénité. C'est dur, je n'y arrive pas toujours mais j'y travaille, j'y travaille…
Illustration : "Colère, colère" Pascale Delgrande