
Voilà, c'est "fini". Je mets des guillemets car un cancer ce n'est jamais fini. Une mauvaise nouvelle ? Non. Au contraire. Les ânes bâtés que nous sommes, nous, les humains, ont besoin de s'auto-botter le cul pour retrouver le droit chemin de la vie. Profiter, aimer, partager, tant que faire se peut. Essayer le moins possible (et c'est un sacré challenge) de se prendre la tête avec des broutilles. Redonner au travail son rôle de travail ; redonner à ses amours le premier rôle du film de sa vie. Ignorer ceux qui vous critiquent, économiser l'énergie pour ce qui en vaut la peine, défendre ses convictions, accepter d'être qui on est. On ne sait pas de quoi demain sera fait. Et ceci est vrai pas seulement pour moi, mais pour chacun d'entre nous.
Ayé, j'ai fini mon traitement. Du moins, le côté lourd du traitement. Je suis maintenant partie pour 5 années d'hormonothérapie. La radiothérapie est passée comme une lettre à la poste. Il y aura maintenant le suivi qui, de façon récurrente, me rappellera toujours que je suis passée par la case "cancer". Je ne me plains pas. D'autres souffrent bien plus que moi. D'autres ont cessé de souffrir. D'autres ne souffraient pas mais ils sont partis tout de même, sans prévenir. De la sidération, on passe alors au questionnement. Pourquoi, pourquoi, pourquoi ?
Je viens d'apprendre, si besoin était, que la vie humaine ne tient qu'à un fil. Et pas un fil d'araignée car sinon, nous pourrions dormir tranquilles, solidement rivés au rocher de la certitude. De récents événements dramatiques dans mon entourage ont bousculé ma petite tranquillité de convalescente. Ces derniers m'ont conforté dans l'idée que l'essentiel est ailleurs.
Je suis impuissante face à la douleur de l'autre ; je ne peux que lui offrir mon épaule pour pleurer, mon bras pour le soutenir, ma bienveillance au quotidien. Et si le malheur d'autrui me ramène à mon propre statut ; il me rend aussi plus forte dans le désir de vivre. J'ai entendu une bien jolie phrase quand je suis allée aux obsèques d'un copain vendredi dernier ; quelqu'un a dit quelque chose comme "il aimait la vie, c'est un peu notre devoir de vivant de vivre pleinement le temps de vie qui a été retiré à celui qui est parti." Et de fait, je me remémore aussi, cette pensée bouddhiste : à l'échelle de la planète, notre propre existence est un grain de poussière ; notre passé n'existe déjà plus, notre futur n'existe pas encore et, que nous mourrions jeune ou vieux, notre vie passera à la vitesse de l'éclair. De fait, il n'y a qu'une solution : vivre pleinement le présent.
Lundi dernier, quinze jours après lundi de Pâques où nous découvrions avec une joie presque enfantine un petit oeuf de tourterelle posé dans l'une de nos jardinières oubliées, le "petit" est sorti de sa coquille. Un petit être vivant, comme un très joli symbole pour moi, pour nous. La vie est là à la fois forte et fragile. La maman tourterelle, cet être bien moins "cérébré" que nous, suprêmes humains, a compris, que par petites touches de douceur, de patience, elle construisait la vie.
Nous avons beaucoup à apprendre du comportement des animaux : cette maman tourterelle qui depuis des jours encaisse le vent et la pluie sans sourciller pour protéger son petit, avec une totale humilité, une totale abnégation, est un exemple en termes de puissance vitale. Cette tourterelle m'émeut. Bien sûr, elle fait tout cela à l'instinct, sans potentiel de réflexion (en sommes-nous si certains ?) mais qu'importe. Sa force me porte en des temps très chahutés où le malheur des autres relativise ma joie d'être arrivée au bout du traitement pour le moment.
Quelque part pourtant, je suis sereine. Je me sens chanceuse d'être entourée, de pouvoir me pelotonner contre un être adoré. De pouvoir sentir aussi la force grandissante de mon fils quand il me serre dans ses bras. J'aime la vie à la folie et je ne veux pas disserter sur l'avenir. Je veux vivre au présent, le plus sereinement possible ; je veux continuer à partager des moments de complicité avec tous ceux que j'aime. Il est là le sens de ma vie. Le cancer m'a permis de prendre conscience de tout ça et je mesure ma chance, au quotidien.
Je dédie ce texte à Mourad et Magali.
À Tiu.
Je pense à Loïc avec beaucoup de tristesse.
Je pense aussi à Serge et j'ai confiance.
Et bien sûr, j'inclues dans ces pensées, tous ceux qui sont frappés par le chagrin, le doute et l'angoisse.
Légende photo : un bébé tourterelle nommé "Piou" !