Comme on disait dans les théâtres autrefois : la scène représente le jardin Jean de Verrazane ; au fond l’église de la Madeleine et la préfecture ; côté jardin, un hôtel de commerce ; côté cours, le pont Guillaume. Lorsque le rideau se lève, quelques étudiants, garçons et filles, sont sur la scène ; plusieurs révisent leurs cours, d’autres bavardent…
J’oublie de dire que la scène se passe de nos jours, sous la direction d’une municipalité besogneuse, œuvrant dans le plus grand dénuement. Elle forme, du reste, l’essentiel de la troupe, secondée par des conseillers de quartiers. Ces derniers occupent, comme dans tout bon théâtre shakespearien, les rôles de deuxièmes et troisièmes couteaux. Lors des représentations, ils devront jouer sur le mode dramatique, en veillant toutefois à ne pas trop gommer la note comique voire grotesque.
Vous connaissez tous ce fameux jardin, espace libre et clair, et le sentier en parallèle. Celui-ci conduit du pont à l’hôtel. Ce fut, à ses débuts, une véritable réussite. Tiens, ici, on innovait. Avec le temps, paresse rouennaise oblige, on l’a laissé se dégrader. Les poubelles y débordent et les bancs se ressentent des graffitis (quelques canettes aussi). Aux fins d’y remédier, nos municipaux ont fait installer ici une œuvre d’art contemporaine. L’idée n’était pas mauvaise, mais nous le savons, rien ne remplace un bon coup de balai.
N’empêche, il faut toujours dépenser de l’argent. Et quel meilleur moyen d’y parvenir que d’occuper le terrain. C’est à ce moment que les conseillers de quartier entrent en scène. Sans eux, aucune pièce de théâtre ne tient pas la longueur. Un acteur défaillant, un manque de rythme, une salle atone… ils sauvent la représentation. Ainsi pour cette reprise du Jardin de Verrazane (comédie en trois actes et un prologue) ont-ils décidé de dépoussiérer la pièce, de revoir la mise en scène et surtout de bouleverser le décor.
Ainsi, l’affiche attendue nous promet bientôt l’installation sur les vastes pelouses d’accessoires sensés attirer le public. Un parc doit être plein ou ne pas être. Nous aurons donc une table de jeu avec échiquier, un chemin botanique, des panneaux pédagogiques expliquant ceci et cela, des boîtes à livres plutôt vides, et même des appareils de fitness ! J’ignore ce qu’est le fitness, mais je gage que c’est un compromis entre la pâtée pour chats et la préparation militaire. Que ce soit plébiscité par les étudiants en droit ne m’étonne qu’à moitié.
Tout espace libre est ici jugé trop vide. Tout espace vide est jugé trop libre. Il nous faut exister. Et quelle meilleure preuve d’existence que la démocratie participative ? D’où viendra l’esprit serein qui écrira l’histoire de cette engeance ? Sous couvert de bien commun, ces faux-nez politiques se mêlent d’avoir, en tous lieux et heures, l’avis qui fait autorité. Devant eux, les municipaux (tous grades) sont au garde à vous. Pensez, ils attendent avec soumission l’oracle qui leur permettra d’avoir une opinion.
Etudiants et flâneurs retraités devront s’y faire : au jardin Verrazane, adieu tranquillité et art de vivre. Tous unis pour l’utilité de l’existence !