CDXXXIII.

Rentrant du Vieux-Marché où j’ai dîné (ni bien ni mal), je prends la rue du Gros-Horloge (écrire : j’emprunte la rue). Bref arrêt chez Glups pour quelques nounours à la guimauve (chacun ses faiblesses). Puis poursuite de ma route, en suivant avec bonhommie le camion-poubelle (chacun ses plaisirs). Au passage je m’aperçois que ce que fut le Big Ben Pub, qu’on me disait fermé, est de nouveau ouvert (rouvert ?) Désormais sous une autre enseigne, me semble-t-il. Dehors, agglutinés, pas mal de jeunes. Bonnets, cigarettes, gobelets-carton. Rires et discussions.

Avez-vous remarqué comme les jeunes sont abonnés à la bière, aux cigarettes et aux bonnets. Vu mon âge, je me souviens avoir fumé et bu de la bière. Ai-je jamais porté un bonnet ? De là à croire que c’est ce qui me sépare de la jeunesse… Hélas, bien des choses ! Que je ne retrouve pas chez eux. Enfin, des peu que je rencontre. En tous cas, pas ceux de l’actuel ancien Big Ben Pub. Ceux-là ne me regardent pas passer. Ils sont occupés à ce qui les occupe.

Côté cigarettes, j’ai fumé des Pall Mall, des Player’s, des Marcovitchs, des Chesterfield. Peut-être d’autres, mais moins longtemps. C’est le docteur Jean Claveranne qui mit un terme à cette carrière de fumeur. En 1972, pour être exact. A leurs enterrements, nos amis communs rivalisaient d’arguments. Pour la bière, c’est plus compliqué. Et moins grave. J’en bois toujours, du reste. Un peu, pas souvent. Je vous épargne la nomenclature des marques. Cela expliquant ceci : j’ai bu ma première bière rousse au Big Ben Pub. Presque le jour de son inauguration. En 1968 ou 1969 ? Du temps où les lieux se voulaient So british, genre, inconnu ici, bar à bières pour cadres pressés.

Une resucée du pub anglais ou irlandais (vous connaissez) avec lumières tamisées, cuir clouté et box vernis. Il y avait, je crois les revoir, accrochées aux murs, des gravures de chasses renard. Au bar, des serveurs qui vous tapaient dans le dos. Cette bière rousse, presque rouge, laissait dans la bouche un goût de chewing-gum, mélange de fraises Tagada et d’alcool à brûler. J’adapte car, à l’époque, la fraise Tagada n’existait pas. Ou peu. Du moins pour moi. Ce chic Big Ben Pub a duré un certain temps. Celui de lasser les mâles Rouennais. Oui, c’était très masculin. Les Rouennaises qui le fréquentaient n’étaient ni cadres ni pressées. Elles prenaient leur temps et buvaient des cocktails chers. Ça aussi, un genre disparu.

Que sont devenus les lieux par la suite ? Je crois me souvenir qu’on y fit une boite à la mode, avec, au dernier étage, forte étroite, une piste de danse. Mais je buvais déjà moins et ne dansait guère davantage. Enfin, façon de parler. Exit donc Big Ben Pub et ses avatars se succédant. Ça et le reste. Le temps qu’il fait et les boutiques qui ferment. Quelle fin de vie ! Jouer les clandestins chez Glups et lorgner les jeunes gens du côté des camions-poubelle ! Avouez que je méritais mieux.

Articles créés 251

Articles similaires

Commencez à saisir votre recherche ci-dessus et pressez Entrée pour rechercher. ESC pour annuler.

Retour en haut