A l’occasion du 50ème anniversaire du traité de l’Elysée, les députés de l’Assemblée nationale se sont rendus à Berlin pour une séance plénière avec leurs collègues du Bundestag. Au-delà de la commémoration, nécessaire, et de l’émotion, sincère, l’événement doit être le moment d’une réflexion sur la synergie et, mieux encore, la synthèse franco-allemande. Deux heures dans l’avion du retour : l’occasion de poser quelques idées sur l’écran.
Que retenir de ce mardi passé à Berlin où ont siégé représentants des peuples français et allemand – il y a dix ans, la rencontre s’était déroulée à Versailles ? Des images, bien sûr : la porte de Brandebourg sur le chemin depuis l’aéroport, la découverte du Reichstag, les discours du Président Hollande et de la Chancelière Merkel, celui du Président Gauck à la Philharmonie citant Barbara et Göttingen, et puis les échanges avec des collègues allemands auxquels nous expliquons la situation française et qui nous éclairent en retour sur les prochaines élections générales outre-Rhin. Il faut saluer l’accueil de nos hôtes, la solennité sans la pompe, et souligner les moments forts que nous avons vécus. Nous avons vécu une journée où se manifestent, dans le coeur et sous l’épiderme, la charge du temps long par-delà l’instant, la responsabilité durable par-delà le rituel, mais aussi la réflexion par-delà l’idéalisation.
À l’aller, la lecture de la presse française avait donné la tonalité : hommage à De Gaulle et à Adenauer, les architectes visionnaires ; souvenir des années Giscard-Schmidt et Mitterrand-Kohl, les bâtisseurs volontaires ; mention des successeurs, les amis nécessaires au sens littéral du mot – ce qui ne peut pas ne pas être, ce qui s’impose à la raison et qui n’impose pas forcément la passion ou la vision. Voilà où nous en sommes, lit-on, en 2013 avec le constat d’un déséquilibre (la terminologie déposée par les experts en expertise est « asymétrie ») entre les deux nations. En témoignent l’écart des taux de chômage et, moins polémique car la dynamique de l’emploi en Allemagne a aussi pour ressort l’essor d’un précariat massif, les résultats de nos balances commerciales respectives : 150 milliards d’euros d’excédent pour l’économie allemande, plus de 70 milliards de déficit pour la France. Cette donnée est implacable. Elle est l’instrument de mesure du décrochage de l’appareil productif français dans la mondialisation, d’autant plus préoccupant que c’est d’abord parmi les produits massivement réclamés par les pays émergents que nos performances sont médiocres voire carrément mauvaises, précisément là où l’industrie allemande réalise ses résultats records. Certes, les investisseurs étrangers continuent de trouver à l’Hexagone bien des atouts, notre agriculture et notre industrie recèlent des potentialités évidentes, nos salariés sont parmi les mieux formés au monde, nos infrastructures parmi les plus solides, mais cette pente aggravée depuis dix ans n’indique rien de bon, ni pour notre compétitivité ni pour notre souveraineté.
J’appartiens à une génération dont le regard se porte spontanément vers l’Allemagne. Les jumelages communaux, les échanges scolaire, la découverte d’une langue et d’une culture, les années d’université, sont passés par là. Et puis il y eut les allées et venues à Hanovre et Heidelberg, où vivaient membres de la famille et amis. A également compté l’imaginaire des années 1980, la décennie la plus féconde pour nos deux pays en ce qu’elle ne profita pas qu’à eux, mais en un même mouvement aux autres peuples d’Europe. Mitterrand et Kohl qui se donnent la main sur le champ de bataille de Verdun, en septembre 1984, ou encore les larmes du second à Notre-Dame, lors de la messe célébrée en mémoire du premier, ce sont des images inoubliables. Sans oublier, entre novembre 1989 et octobre 1990, la chute du Mur, puis les retrouvailles d’un peuple avec lui-même.
Bien sûr, aujourd’hui – en réalité depuis une décennie au moins, celle qui suivit la réunification et qui redonna à l’Allemagne sa centralisé géographique, économique, politique, sur le continent – les relations franco-allemandes vivent un autre cours. En ouverture de la séance au Reichstag cet apres-midi, Norbert Lammert, le président du Bundestag, a parlé avec sourire d’ « une phase de raison passionnée plutôt que d’amour romantique ». Avec sourire et avec justesse.
C’est qu’il faut se méfier de la mythologie. En pleine célébration, on a tendance à oublier que l’adoption du traité de l’Elysée en janvier 1963, fut suivi d’une période glaciale et même glaciaire – à propos du nucléaire français, de l’alliance atlantique, de l’adhésion du Royaume-Uni à la communauté européenne. Ce coup de froid sur l’entente retrouvée dura plus de dix ans. Plus récemment, les relations Chirac-Schröder mirent trois longues années à se sceller.
Il faut aussi se méfier du cynisme ou du relativisme qui consisterait à oublier la valeur historique de l’amitié franco-allemande, à la banaliser – ou pire, à transformer une habitude en lassitude. Nos pays ont été, des siècles durant, des adversaires, des rivaux et des ennemis, avant de devenir des partenaires, des alliés et des amis. Ce demi-siècle de paix et de démocratie est un exemple pour les peuples qui, aujourd’hui, se déchirent et se font la guerre. Ne perdons jamais de vue cet acquis qui, au-delà de nos territoires et de nos nationalités, a une valeur universelle. L’amitié entre Français et Allemands serait la paix du monde, disait Victor Hugo. Le Président de la République française a eu raison de citer l’auteur des Misérables.
Faisons simple dans nos relations – à cinquante ans, c’est une liberté qu’il faut prendre -, donc parlons-nous sans idéalisme et sans crainte. Le temps d’un nouvel âge des rapports entre France et Allemagne est venu. Comme l’a dit François Hollande, « il faut cesser de voir la relation entre nos deux pays comme un parcours sans vicissitudes ni orages ». Ce nouveau chapitre, adapté aux défis de la mondialisation, du capitalisme financiarisé et du changement climatique, exige de prendre appui sur quelques convictions fortes.
1) Nous devons, Français et Allemands, retrouver la patience de nous écouter et de nous comprendre. Dans Libé du jour, Hélène Miard-Delacroix, professeure d’histoire de l’Allemagne contemporaine à la Sorbonne, relevait que « ce qui est en crise aujourd’hui, c’est la capacité d’écouter l’autre ». Le débat public, au lieu de porter sur la compréhension des problèmes de chacun et la résolution de nos enjeux communs, vire au dualisme et au simplisme. Le dogmatisme de Berlin en matière de politique monétaire est exclusivement perçu chez nous comme un égoïsme austéritaire, alors qu’il puise aussi ses racines dans le traumatisme de l’entre-deux guerres, l’hyper-inflation dans laquelle se perdit la devise nationale et finalement la nation allemande elle-même. De même, l’attachement des Français à leur modèle social et aux solidarités collectives, par-delà leur coût qui suscite l’interrogation de Berlin, s’explique par le pacte national que constitua, au sortir de la guerre, le Conseil national de la résistance d’une part, d’autre part parce que ses piliers ont toujours permis à la France de résister aux chocs de la conjoncture – les fameux « amortisseurs » tellement décriés par les libéraux.
« Il faut transmettre la curiosité » a souligné Angela Merkel tout à l’heure car sans curiosité de l’autre, pas de vraie coopération. La vigilance – ou la volonté – consiste à consolider notre entente mutuelle plus encore dans la crise. Parce qu’elle plonge des millions de femmes et d’hommes dans le chômage et la pauvreté, parce qu’elle ébranle les liens collectifs et les compromis de l’Etat-providence, la crise fabrique du nationalisme, de l’antagonisme, de l’isolationnisme. Ne perdons jamais de vue le score des partis extrémistes, populistes, séparatistes. Mieux nous comprendre, c’est savoir nos craintes respectives : le vieillissement de la population et l’affaiblissement démographique côté allemand, le chômage des jeunes et l’abaissement industriel côté français.
Mais nous comprendre permet aussi d’échanger nos recettes, les pratiques qui ont fait leurs preuves de part et d’autre. De l’Allemagne, nous autres Français pouvons nous inspirer pour muscler notre appareil productif, bâtir des filières industrielles fondées sur des contrats entre grands groupes et petites et moyennes entreprises, favoriser et décentraliser le financement de l’innovation industrielle, permettre la montée en gamme de notre outil industriel grâce à l’articulation avec la formation, la recherche et l’enseignement supérieur, à la fiscalité et à l’épargne favorables à l’investissement. De même, nos amis allemands nous disent souvent, lorsqu’ils viennent dans nos communes, qu’ils admirent les projets pédagogiques et les équipements dédiés à l’accueil de la petite enfance qu’ils y trouvent.
Il ne s’agit pas d’importer le modèle d’en face, mais de s’inspirer de ce qu’il a de meilleur en l’adaptant à chaque contexte national. François Hollande nous l’a dit cet après-midi : « pour nous rassembler, il n’est pas demandé de nous ressembler ». À cet égard, par exemple, les prochaines rencontres prévues entre le Parti socialiste et le SPD sont un geste fort, tout comme sont indispensables les travaux en commun des partenaires sociaux appelés à se développer. Se comprendre, c’est aussi faire l’effort de s’adresser à l’autre dans sa langue : bravo à Bruno Le Roux, le président du groupe Socialiste, Républicain et Citoyen (SRC), d’avoir dit plus que quelques mots dans la langue de Goethe. Si le traité d’amitié de 1963 a eu la force symbolique et politique qui fait qu’il est, aujourd’hui encore, le GPS de nos deux peuples, c’est aussi parce que le Général de Gaulle avait prononcé en allemand son discours à la jeunesse au château de Ludwigsburg.
2) L’amitié franco-allemande doit se déployer dans l’égalité et pour l’Europe puissance
Entre amis, l’arrogance doit être bannie. C’est d’autant plus conseillé que la réussite économique va et vient. Comme l’a rappelé avec ironie le président du groupe SPD au Bundestag, Franck-Walter Steinmeier, à la fin des années 1990 et au debut des années 2000, l’Allemagne n’était-elle pas qualifiée d’ « homme malade de l’Europe » ? Aujourd’hui, les indicateurs macro-économiques – chômage, part de l’industrie dans la valeur ajoutée, nombre de brevets déposés et d’entreprises de taille intermédiaire, export – sont favorables à Berlin. En même temps, son intérêt n’est pas d’être un ilôt de richesse dans un océan européen de pauvreté.
C’est la singularité de notre duo : depuis un demi-siècle, il est le moteur de l’intégration européenne. Comment pourrait-il en être autrement ? Ensemble, nos nations représentent 40% du PIB de l’Union, 33% de sa population et 31% de son budget. Certains partenaires, fondateurs ou adhérents plus récents, vivent mal le leadership Berlin-Paris – au point que les mémorandum franco-allemands qui précédaient les conseils européens on été remisés dans les tiroirs des chancelleries. C’est une erreur d’analyse, en réalité, car la convergence de vue entre les deux principales économies d’Europe est moins pesante et moins pénalisante que la divergence des orientations entre 27 Etats.
Ceci dit, duo ne veut pas dire directoire ! C’est la faute principale de la présidence Sarkozy sur le front européen : avoir entamé son quinquennat en méprisant l’Allemagne, puis se rallier à elle en calquant son discours et ses choix sur ceux de son puissant voisin. « Mme Merkel décide et M. Sarkozy exécute » était la marque des dernières années. Il fallait donc rééquilibrer le dialogue entre nos deux pays, ce à quoi s’est employé le Président Hollande depuis son élection : dans le respect de la chancelière et de la politique qu’elle conduit, mais dans la fidélité à l’approche française – et au vote des Français (on l’a vu lors des négociations pour le pacte de croissance en Europe en juin dernier ou, plus récemment, pour la mise en place d’une supervision bancaire dans la zone euro et d’une taxation des transactions financières).
La France a eu raison, dans l’intérêt général européen, de porter avec l’Italie, l’Espagne et d’autres l’aspiration à une politique favorable à la relance, à l’investissement et à l’emploi et pas seulement l’exigence de rétablissement des comptes publics – par ailleurs absolument indispensable. L’Europe doit marcher sur ses deux jambes, le sérieux et la croissance, et non se perdre dans une austérité à perpétuité qui aboutirait et à l’aggravation du chômage et à la dégradation des finances publiques. « Gagner plus chez soi et payer moins pour les autres dehors », cette ligne en vogue parmi les conservateurs allemands n’est un service à rendre ni à l’Allemagne – ses voisins sont aussi ses clients – ni à l’Europe.
Reste une évidence : pour qu’il y ait amitié dans l’égalité, il faut que la France retrouve de la force productive. C’est le sens de la politique engagée par le Gouvernement avec la majorité, dont les fondements s’appellent pacte pour la compétitivité, banque publique d’investissement, sécurisation de l’emploi, ou encore contrats de génération.
Surtout, l’Allemagne et la France doivent assumer pour l’avenir une responsabilité commune : faire que l’Europe pèse dans l’orientation du monde. Concrètement, cela signifie : des coopérations renforcées dans les domaines industriels et énergétiques, une plus grande mutualisation de nos universités et centres de recherche, une harmonisation de la fiscalité – notamment des entreprises – et un refus du dumping social ou environnemental, une doctrine partagée vis-à-vis de la Chine et de la Russie notamment. C’est sans doute moins grisant que les querelles à n’en plus finir sur les institutions que, des deux côtés du Rhin, certains esprits aiment engager. Mais les peuples en Europe ont besoin de projets, de concret. Cela vaut aussi en matière diplomatique et militaire. Nous sommes nombreux, à cet égard, à avoir relevé les propos de Mme Merkel à la tribune du Bundestag à propos du Mali. Bref, il en va de l’amitié comme de l’amour : elle est plus forte avec des preuves.
