CCCXIV.

En mai dernier, lisant la presse locale, j’apprends qu’on érige en vieille adresse celle du Bistrot Parisien sis rue d’Amiens. On y officie dans le genre poulbot et mémoire authentique. Ceci de convenance. Qu’on en juge : ainsi, le patron raconte-t-il que son bistrot fut autrefois tenu par un Kabyle, plus ou moins agent du FLN, et qu’il y eut ici, là oui ici, un attentat à la bombe. Le jovial bistrotier en indique d’ailleurs les traces. Là, oui là, voyez, il manque une partie de mosaïque.

Comment on écrit l’histoire ! La guerre d’Algérie a laissé tant de traces… Une de plus, une de moins, cela ne fera pas faillir le graphique. Encore un, qui de son comptoir, confonds Traversée de Paris, guerre d’Algérie, Occupation, Bourvil, Alain Delon, cinéma, littérature et Pernod-Ricard. Pas grave. C’est de l’histoire. Donc de l’anecdote.

Si vous voulez un souvenir authentique, qui vaut ce qu’il vaut, je me souviens de la projection clandestine du film Octobre à Paris. Cela se passait à la salle de la Fraternité, rue Saint-Julien. Loin du Bistrot en question, vu que les lieux sont voués (étaient ?) à la tempérance. Ceci explique cela ?

L’ennui, c’est qu’à la réflexion, je n’apporte pas plus de preuve que notre bistrotier. Il me semble que cette projection, clandestine puisque le film était interdit, eut lieu au moment où se déroulaient les accords d’Évian. Ou peu après. A rassembler mes souvenirs, mettons fin 1962 ou début 1963. Alors, selon la formule, on jouait à bureaux fermés. Pas d’annonce, pas de carton, mais une salle bien garnie par des gens dont le dévouement à la cause algérienne n’était pas niable. Ajoutons-y un ou deux membres des Renseignements généraux et tout sera dit.

Dans l’affaire, voilà bien ce qui nous manque : si j’avais un lecteur ancien membre des Renseignements généraux, il nous départagerait. Félix Phellion a raison et le patron du Bistrot parisien, tort. Il pourrait aussi dire le contraire, les généreux Renseignements étant souvent trop informés.

Reste que des deux anecdotes, une chose nous rassemble : la mosaïque manquante. Les éclats de carrelage dont la mémoire a toujours besoin. Plus on avance en âge et plus le ciment-colle cède… Rouen Chronicle comme un corridor où les pavés manquent. En plus d’un vieux flic, nous voulons de la lumière !

Qui écrira la guerre d’Algérie à Rouen ? Pas moi, même si l’aide au FLN fut une activité qui m’occupa. Trop du reste, quand on connaît la suite. Mais le présent nous requiert, lequel n’est pas plus brillant que le passé. Alors…

Alors quoi ? Alors, hier, dans ma boite à lettres, un prospectus. Celui de Monsieur Youssouf, célèbre grand voyant medium. Avec lui tout peut s’arranger. Résultat très rapide, efficace et définitif. Même les cas les plus désespérés. Sans doute, mais à bien lire, il y a une faille, car son carré de papier indique : Protection générale contre tous vos ennemis de 9h à 20h30. Conclusion : entre attentat et séance de film interdit, le soir, il faut se méfier.

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