Il exista, de longtemps, une boutique dite Au Gaspillage moderne. Sorte de bazar ou bimbeloterie, usage indéfini. Aujourd’hui on dit soldeur, lieu où ce qu’on achète ne coûte rien (pas grand-chose) et où, tout compte fait, rien ne sert (enfin à pas grand-chose). Dans ce genre, Gaspillage moderne était une idée définitive. Où logeait cette enseigne ? Inutile, vous ne trouveriez pas.
Rengaine connue, nos actuels magasins n’ont aucun charme. Ils sont neufs, frais, présents. Trop. Aucun passé ne les anime, aucune usure, aucune mémoire. Dans trente, quarante ou cinquante ans, qui dira : je me souviens de Pimkie ou de H & M ? Le pire, c’est qu’il y aura des mémorialistes pour l’affirmer. Oui, sortant du lycée, avant de rentrer, j’allais chez Zara et, un jour… Chacun de nous s’en persuade : on ne vit jamais pour rien, même au plus juste.
Au Gaspillage moderne, la patronne parlait d’or. Un jour qu’on lui réclamait un produit courant, montant sur l’échelle, elle affirma : J’en ai ! Puis, cherchant avec insistance : J’en ai… mais j’en ai pas ! Redescendue, elle s’amusa : J’en ai et j’en ai pas… et de conclure : la police vous en dirait autant ! Avouez que ce n’est pas chez Caroll qu’on vous fera de pareilles sorties.
Qu’est devenue la dame du Gaspillage moderne, spécialiste des cuirs et des à-peu-près ? La race semble s’en être éteinte. Comme celle des stethacanthus. Ça vous intéresse ? Il s’agissait de requins réputés primitifs. Vivant dans les eaux du dévonien, chassant d’autres amphibiens encore plus primitifs qu’eux. A noter que les mâles possédaient une nageoire dorsale en forme d’enclume et que leurs femelles n’en possédaient pas. Tous les conservateurs de musée vous diront que le fossile de stethacanthus se conserve mal : il est cartilagineux. De fait, aussitôt trouvé qu’il s’évapore.
Comme la dame du Gaspillage moderne, qui, une fois sa boutique fermée, a quitté le quartier. Certains prétendent qu’elle est devenue rédactrice en chef d’un quotidien régional. Possible, dans ce domaine, on voit tant de choses. Espérons qu’elle y a fait son trou.
Avouez que sur le dernier épisode local (dépôt de bilan de notre cher journal) on n’a guère envie de s’amuser aux dépens de l’équipe dirigeante. Bonté d’âme relative car, outre leur incapacité à sentir ce qui intéresse le lecteur, ces décideurs se voient comme les victimes du temps qui change. C’est pas de ma faute, c’est celle de la révolution numérique. Comme si le métier de journaliste n’était pas de flairer le fond de l’air !
Un journal qui meurt : un journal qui n’est pas lu. Pourquoi ? Parce qu’il n’intéresse pas ses lecteurs. Pourquoi ? Parce que ce qui est écrit dans le journal l’est par des gens qui manquent de curiosité, de savoir, de courage, de fantaisie. Leurs idées et leur talent sont ceux de leurs maîtres, ceux qui les ont bien baisés dans les écoles de journalisme. Ils y ont cru, l’ont voulu et ont tout perdu. Comme un gaspillage moderne ? Oui, si vous voulez.