Les changements dans l’Education Nationale

Didier, tu as été instit durant 37 ans et directeur d’école pendant une vingtaine d’années. Depuis 20 ans, à ton avis quels grands changements sont intervenus dans le premier degré de l’Education Nationale ?

Les changements sont de différents ordres. Sur le plan pédagogique, le mouvement Freinet qui avait une coopérative (CEL), des publications comme les BTJ, s’appuyait sur des groupes départementaux vivants qui alimentaient la recherche pédagogique et la contestation des institutions dont la hiérarchie. On peut considérer que nous sommes dans une phase de recul et que la réaction a pris le dessus. Le mouvement Freinet tout comme le GFEN et la mouvance « coopérative » existent toujours mais n’ont plus les forces vives nécessaires pour servir de locomotive au monde enseignant.
Sur le plan de la laïcité, c’est du pareil au même. Le CNAL n’est plus l’ombre que de lui-même. L’extrême droite s’engouffre dans la brèche laissée ouverte et pervertit la notion même de laïcité. « Les laïcards » historiques en deviennent inaudibles. La gauche porte une lourde responsabilité à ce niveau depuis l’expérience de 1981 et l’élection de Miterrand.

Le syndicalisme s’est balkanisé d’où sa faiblesse et malheureusement les politiciens essaient toujours de consolider leurs chapelles sans aucune remise en cause de leur propre responsabilité quant à l’émiettement produit. Mais tous jurent leurs grands dieux qu’ils sont unitaires un peu comme la CGTU de l’entre-deux guerres. Le respect de la Charte d’Amiens aurait pu au moins limiter la casse mais qui de nos jours connaît cette Charte constitutive du mouvement syndical français après les Bourses du Travail. La loi sur la représentativité syndicale de 2008 puis ses avatars au niveau fonction publique de 2010 et 2012 ne changera pas la donne, le syndicalisme étant corrompu par les subventions étatiques et autres avantages qui dispensent les syndicats d’avoir des adhérents.

L’enseignement est devenu une usine à cocher des cases, des items…L’évaluationnite tendant à remplacer la pédagogie renforce les pratiques de classe qui foncent pour finir le sacro-saint programme sans tenir compte du véritable rythme de l’enfant, celui dont on parle depuis plus de trente ans et qui souffre du lobby de l’industrie touristique et de la méconnaissance des familles à propos de la chronobiologie. L’histoire du futur mercredi matin remplaçant le samedi matin en est une bonne illustration. Après les autoroutes de l’information, on se trouve sur les autoroutes de la pédagogie où les instits courent après le temps chaque jour et toute l’année.

Un autre grand changement, c’est cette avalanche de tâches dont on abasourdit les directeurs d’école. Ces derniers dont bon nombre sont des militants de l’enfance voire des militants syndicaux sont les véritables cocus de l’Education Nationale. A les laisser se dépatouiller seuls dans les écoles, le risque de voir une nouvelle hiérarchie intermédiaire des inspecteurs pend au nez des enseignants du primaire, ce qui serait un autre recul vis-à-vis de la liberté pédagogique et un sabotage de l’ambiance égalitaire dans les écoles. La tendance à l’infobésité, cette gangrène d’arrivées de mèls pléthoriques qui envahissent les écrans, vole le temps nécessaire aux rapports humains et au bon fonctionnement des écoles.

Ce qui ne change pas par contre c’est la propension de certains parents à écrire aux différents échelons hiérarchiques pour dénoncer untel ou unetelle qui ferait des choses répréhensibles. Si le phénomène n’est pas nouveau, il tend en période de crise à s’amplifier. Période de crise dont les effets se répercutent dans la vie scolaire et sont néfastes à différents niveaux : rapports tendus entre adultes, entre enfants et adultes…sans faire abstraction de la misère qui s’insinue au quotidien dans les écoles avec des effets dévastateurs. C’est pourquoi les leçons de morale de Chatel, Peillon ou tartempion n’ont aucune crédibilité. C’est quoi cette morale qui laisse des millions de chômeurs sur le bord de la route ? Et cette précarité instaurée en toute impunité dans les écoles avec des statuts de droits privé ou public (AVS, AED…) qui permettent à l’institution de payer des salariés une misère (moins de 660 euros). Le précariat, est-ce le modèle que l’on veut proposer aux jeunes ? Et ces services publics qui fondent comme neige au soleil…

Voilà des changements peu prometteurs mais pour parler « capitaliste novlangue », un sacré challenge pour la jeune génération d’enseignants qui ne doit pas se fourvoyer dans l’attentisme et relever le défi d’une construction d’une société basée sur l’entraide et la solidarité.

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