Gustave Flaubert disait (paraît-il) que Rouen était une ville bête. Seize (ou dix-sept) décennies plus tard, on reprend le propos. Aussi qu’elle est sale. Et moche. Et triste. Bref, désenchantement de rigueur. Faut-il y voir l’énième renouveau (la permanence ?) de ce qui fit l’essentiel de la pensée des romantiques ? La bière en plus ? Gustave en buvait-il ? Sans doute non. Du vin peut-être. Du cidre, c’est sûr. Brut, frais, pétillant, qu’il faisait venir de sa campagne.
On le sait, décrivant le quartier du Robec, l’écrivain y alla d’une ignoble petite Venise. De nos jours, sortant des bars à bière, à vin et autres tapas à la plancha, Gustave verrait le Grand Canal partout. L’eau en moins. Vrai que sortant d’un bar à vin… Traversant la ville d’un sens ou d’un autre (pourquoi passer par là plutôt que par ici ?) il ne ferait que constater l’état d’une ville sale, bête et moche. Le connaissant, il n’aurait pas de mots assez durs envers la municipalité, ses municipaux et affiliés.
Certes, Gustave Flaubert, les deux pieds dans son temps, n’avait rien à dire aux filateurs, tisseurs, marchands de laine en place. Tandis qu’aujourd’hui, il s’entendrait au mieux avec Yvon Robert ou Christine Rambaud, sans parler de Laurent Fabius ou Frédéric Sanchez. Nous avons lu tous vos livres, monsieur. Même Salambo, et pourtant quelle tartine (c’est Frédéric qui parle). Le maître, flatté, resterait coi. Embarrassé.
Vous vouliez nous parler de la propreté des rues ? Oui, euh, non, enfin oui, rien de presse. Êtes-vous de la commune, monsieur ? J’habite Canteleu. Ah, chez Christophe ! (sourires entendus) Eh bien, allez lui dire que sa Cité Verte est pourrie, vous verrez ! Nous encore, on est gentils, mais lui, s’il se met en rogne... Et Christine Rambaud d’ajouter : Et pour le colis de Noël des vieux, il vous fera tintin.
Yvon Robert prendrait-il la parole ? A mon avis, non. Laurent Fabius ? Vous plaignez pas, vous avez un pont à votre nom. Parce que, attendez, dans les bibliothèques de la Crea, vos bouquins, ça se lit plus, mais plus du tout, ça sort jamais, même que ça encombre. Inutile de vous dire que Gustave Flaubert n’en mènerait pas large. Comme on dit : dans ses petits souliers.
Non mais, des types qui se veulent à la redresse, qui croient qu’c’est arrivé, et qui viennent nous chercher des poux ! Ordures ménagères ! Dépôt sauvage ? Dépôt sauvage toi-même ! Va donc, hé, épileptique ! Je ne dis pas qui a lancé ce dernier trait, du reste malvenu, et que pour ma part, je ne cautionne pas. Après quoi, Gustave Flaubert reprendrait le bus et serait chez lui pour la soupe.
Voilà pourquoi, amis rouennais, notre ville est sale, moche et bête (dans l’ordre que vous voudrez). Parce que nos élus ont lu Lagarde et Michard, et que Gustave Flaubert s’est limé les dents. Parce qu’aussi nous sommes sales, moches et bêtes. Contents et fiers de l’être. Et trop lâches pour admirer ceux qui ne le sont pas.