L’anniversaire de l’Armitière, encore. Les habits neufs de l’Armitière, toujours. Concernant l’oubli commémoratif (l’escamotage ?) d’Ute Stroheker (devenue Moulin) je rappelais son livre de souvenirs, Du Danube à la Seine, sous titré Histoire d’une petite fille allemande devenue une femme française. Une amie de rencontre m’appelle pour me dire que le livre est disponible à la bibliothèque des Capucins, mais « en magasin » et non « en rayon ». Ultime étape avant le désherbage ?
Ceci explique cela ? L’amie, Françoise, ajoute qu’on peut le trouver sur Internet pour à peine trois euros. Si la mémoire est fragile, que dire du commerce ! Pour l’heure, il vaut mieux publier des souvenirs dont tout le monde connaît l’auteur. Et dont tout le monde connaît les souvenirs. C’est plus cher, mais ça rassure d’autant. Que du temps de la rue de l’École, pensez ! Le Nouveau Roman, l’Oulipo, le Surréalisme ! Un monde englouti et dont personne ne se souvient. Moi le premier.
Enfin, que j’avais oublié. Cinquante ans après, voilà qu’on nous ressort les vieilles recettes. Exemple, à l’époque dont il s’agit, le cinéma mettait en haut de l’affiche des noms comme Jean-Louis Trintignant ou Emmanuelle Riva. Le premier dans Le Combat dans l’île, la seconde dans Thérèse Desqueyroux. J’imagine qu’on a du en débattre à l’Armitière. Savoir si on irait voir les films au Cinédit ou au Studio 34. Après, on ira manger au Nico Bar avait dit Françoise. Pourquoi pas, c’est toujours agréable.
Vous le croirez si vous le voulez : on nous bassine chaque jour dans les medias pour un film fameux réunissant, toujours et encore, Emmanuelle Riva et Jean-Louis Trintignant. Cinquante ans après ? Oui. C’est pas bientôt fini ? Il faut croire que non. Ceci me rappelle qu’à-peu-près à la même époque, début des années Soixante, ma mère allait chaque jour visiter une cousine à l’hôpital. A l’Hôtel-Dieu pour être précis. Cette cousine avait subi une opération aujourd’hui bénigne et courante. Alors, on restait hospitalisé longtemps.
Allant voir la cousine, ma mère traversait de longues salles communes où régnaient de solides religieuses à cornette. Dans une salle, au bout, un lit masqué par un paravent. Un mourant. Pas encore mort, mais ça ne saurait tarder. Un jour, deux jours, huit jours, ma mère apercevait un vieillard rabougri, cherchant son souffle, accroché à son lit. Encore un jour, deux jours, ça commence à bien faire.
Le lendemain, ma mère aperçut une religieuse au pied du lit. L’allure pas aimable la sœur, parlant haut, ne s’épargnant pas. De toute sa force, elle admonestait le vieillard : Allez, mourez, monsieur, vous accrochez pas, mourez… Comment ne pas obéir ? Il en fallut encore d’une journée. Dix ans après, ma mère, indignée, en parlait encore !
J’aimerais avoir vingt ans aujourd’hui. J’irais à l’Armitière feuilleter des livres sans en acheter, puis à l’Omnia voir Amour. Ensuite, avec mes potes, aller dans un bar à la mode. Alors, jusqu’au bout de la nuit, saturés de bière, nous dirions tous : Allez, mourez les vieux, vous accrochez pas, mourez…