CDXXXV.

Le plus pénible lorsqu’on écrit une chronique régulière, c’est de ne pouvoir compter sur les autres. Je veux dire, les lecteurs. Si l’on essaie d’être discret ou subtil, ils n’ont de cesse de traquer vos fautes d’orthographe. De style, si vous y allez un peu fort ; votre manque de retenue, si vous dites le fond de votre pensée. Bref, écrivant bleu, on vous lit vert. C’est pas loin notez, un peu de jaune, et hop ! Enfin, votre plume crache toujours.

On dit que j’ai 81 ans. A vérifier ma carte d’identité, le doute n’est pas permis. Ma mémoire fonctionne encore ; mon cœur aussi ; ma tension, passable ; l’estomac, à surveiller ; seul souci : mes sphincters me jouent des tours. L’autre jour, rue du petit Salut… enfin bref. Vous voyez que je ne vous cache rien. Pas comme d’autres, qui n’ont aucun avis et encore moins d’à-propos. Aucun sens des couleurs, non plus.

Oui, 81 ans. On ne le dirait pas affirme ma boulangère. Bon client, elle me flatte. Une vendeuse des Nouvelles Galeries (ex Lafayette) croit malin de conclure : 81 ans, ah, quand même ! Comme quoi, il vaut mieux être à son compte qu’employé. Ceci m’amène à songer que je n’ai jamais eu de patron. Comme on dit : du plus loin que je remonte. A mon âge, on remonte.

J’ai ouvert ma première agence en 1956 ; la seconde (en association) en 1967. Les deux ont fait faillite. A cause de moi ? Faut croire. Vrai que je suis resté brouillon et guère près de mes sous. Pas généreux pour autant. Ce qui me domine : le j’ m’en foutisme. On ne se refait pas. François Tonsard, l’associé en question, me le disait : tu leur donnes le mauvais exemple.

Il parlait des stagiaires (nombreux) que nous prenions. Vrai que je ne leur apprenais rien. Peut-être à mener la belle vie ? Enfin, ce qu’on appelait alors la belle vie. Dans les années Quatre-vingt, la cinquantaine arrivée, je faisais beaucoup d’efforts pour me maintenir au niveau. J’emmenais lesdits stagiaires dans les bars (ce qu’il en restait) où trop de mes nuits s’étaient terminées. Je vous épargne la liste.

Têtes des stagiaires. Ah non, Félix, c’est lugubre là-dedans. Ils n’avaient pas tort. Le passage de ligne s’est fait quelques années plus tard. Avec un certain Yvonnec qui, dédaignant je ne sais plus quelle enseigne, m’amena rue des Carmes, dans ce qui restait de la galerie marchande. On y avait connu un cinéma, le Ciné France, puis un Petit Théâtre resté légendaire (au sens strict).

Une fois ce dernier disparu, on (qui ?) ouvrit dans les lieux une boite à la mode nommée Le Calagogo. Qui s’en souvient ? L’ambiance y était à peine tenable. Comme disent les jeunes : On s’ la jouait. Donc Yvonnec et moi (d’autres aussi), nous voici dans l’antre de ce qui restait, on me l’affirme, d’un cinéma porno. Presqu’encore. La porte franchie, une fille accueillait les habitués. Tiens, Yvonnec. T’es venu avec ton père ? Bonjour, monsieur.

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