CDXXXII.

Les villes comme des tortues : elles ne posent aucune question ; elles ne réclament aucune réponse. Voilà pourquoi les architectes feraient mieux de se taire. Au lieu de ça, ils bavardent. A preuve, ce qui se prépare ici et là. Du côté du fameux éco-quartier Luciline. Ou de la rue Verte, de Saint-Sever, ou ailleurs, où vous voudrez (Châtelet, Emmurées, Hangars 18, 19, B ou D…).

A se demander qui construira dans le genre le plus insipide. Moi, dit l’un ; non moi, dit l’autre. Souvent survient un troisième qui les départage. Ça n’est pas que ce soit laid ou quoi que ce soit d’autre. Non, c’est surtout rien. Sans goût, sans saveur, sans odeur. Une architecture de Caprice des dieux (publicité gratuite). Le rassurant, le provisoire, les intentions, voilà ce qui préside aux premiers coups de crayon. Comme les hommes politiques, l’architecte contemporain pense à d’abord se vendre lui-même.

Comme nous sommes à Rouen, l’architecte n’aime guère faire parler de lui. C’est un simple. Ici, pas d’esbroufe. Du solide, durable, du pas cher. Allez, signez, vous n’aurez pas à le regretter. Le pire, c’est qu’il a souvent raison. Qu’on me cite un immeuble d’ici, construit depuis vingt ans, et dont on puisse se lamenter. Deux, trois ? Mettons quatre, la vendeuse fera un paquet. Et un dont on puisse se féliciter ? Bougez-pas, je vais voir s’il m’en reste.

Voilà pourquoi on parle de programme immobilier. Demandez le programme ! Parce qu’il faut le demander. Le dépliant est en couleurs, et encore plus en promesse. Quand ce sera fini, ce sera bien. Une fois fini, on est déçu. Finalement, c’est pas si bien… Non. Les arguments ne manquent pas pour vous dire comment et pourquoi. Les arbres sont trop petits ? Le ciel n’est pas aussi bleu ? Le couple en vert n’est pas là ? Et le cycliste, où est-il ? Vous plaignez pas, vous avez les clés.

Particularité de notre étroit territoire, il faut y chercher des constructions remarquables aux marges. Par exemple en banlieue, pour certains bâtiments communaux. Ainsi de Déville lès Rouen, dont la Médiathèque signée en 2000 par Marie-Hélène Badia et Didier Berger, est déjà une chose rare. La même municipalité vient de recevoir je ne sais quel prix pour je ne sais quelle salle réalisée par l’agence Groupe 3 Architectes. Dans les deux cas, rien de prestigieux, mais un souci, celui de la modestie et du réalisme.

Plus, ici ou là, quelques maisons d’amateurs sans le sou (enfin presque). Saint-André, Mont-Gargan, Saint-Paul, et ailleurs. Toutes maisons de bobos dit-on. Au passage, avez-vous remarqué comme le fait de désigner les bobos se porte bien ? Énième avatar du populisme ambiant ? Vrai que celui-là n’épargne pas grand monde ces derniers temps.

Où en étais-je ? Ah oui, à la politique, à l’architecture, au goût social moyen. C’est bien moi, choisir des sujets de chronique qui me dépassent. Le monde est pourtant simple. Il suffit de s’y maintenir, le reste suit. Raison pour laquelle les tortues n’ont pas de prédateurs. Enfin, presque.

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