CDXXXVIII.

Ma mère hantait (sens imagé) les merceries. Boutons, fils, agrafes, elle passait des heures penchée sur le comptoir en compagnie de demoiselles moins expertes qu’elle dans l’art de la reprise, du biais ou du passepoil. Enfant, à peine moins haut que le comptoir, j’étais pétrifié du sérieux des débats. En regard, dans le bureau de mon père, régnait une ambiance aussi légère que joyeuse. Chez l’un, on observait le chargement d’un navire avec moins de sérieux que, chez l’autre, la réussite d’un ourlet. J’avais là, sur le motif, l’illustration de la vieille blague du tailleur conversant avec Dieu : regardez le monde et regardez mon pantalon.

Sur sa fin, j’étais alors loin, ma mère passait ses après-midi dans un petit magasin de la rue Saint-Nicolas, nommée Au Petit Jean-Pierre. Sa vue étant devenue mauvaise, elle ne cousait plus guère. Elle commentait la mode, se rappelait la couture de son enfance, s’étonnait de l’ignorance de la jeunesse, et de toutes les choses qui font que vieillir est un plaisir douloureux. Son interlocutrice, mademoiselle Gaudu, sentiments partagés, faisait les répons. Toutes deux regardaient s’assombrir le jour. Bien, ma chère Marcelle, il va falloir que je rentre.

Parfois, elle revenait porteuse d’un de ces accessoires mystérieux à l’utilité problématique : aiguilles de formes bizarres, coupes fils, découseurs… choses anciennes ou modernes qu’elle rangeait en sachant trop qu’elle ne s’en servirait pas. Plus tard, peut être.

Jeune, elle avait fait partie d’une troupe de théâtre. Une famille chinoise, toute une histoire, déjà (peut-être) racontée. Elle faisait les costumes, dessinait les décors. Pourquoi n’a-t-elle pas continué ? Le mariage, les enfants, le temps, dit-on. On sait que ce ne sont que prétextes féminins. Ou masculins, au choix. On a toujours de bonnes raisons de ne pas faire ce pour quoi on est fait. Et toujours des raisons pour ni faire ni refaire.

Au Petit Jean-Pierre, quelle enseigne ! Inexplicable demoiselle Gaudu. Et étrange. Autant la boutique, boites, rangements, tiroirs me semblaient familiers, autant son mannequin de couturière m’apparaissait menaçant. Rien que de banal : ces mannequins, sans tête, ni bras, ni jambes, des décennies durant, ont hanté les nuits des petits garçons et des petites filles. Raison pour laquelle on n’en voit plus : les enfants d’aujourd’hui m’en ont vengé. Notez qu’à leur tour, les mannequins ont inventé d’autres terreurs. Ainsi le monde continue-t-il de tourner. Et de piquer, au sens des machines à coudre.

Mais assez des souvenirs d’enfance. Revenons au réel qui nous le rend si mal. Qu’on le veuille ou non, la rue Saint-Nicolas garde son mystère, qualité devenant rare. Il y a des rues où s’aventurer n’est pas un acte neutre. Le passant doit être conscient de ce qu’il risque. Et d’autres rues, au contraire : sitôt empruntée, on sait de quoi il retourne. Vous vous en doutez, c’est de l’ordre de l’impalpable : sentiment diffus, fugitive impression… à peine le temps de les éprouver. Bref, c’est comme la couture : épingles et retouches n’y feront rien, le tissu tombe ou pas. Ceci à l’adresse de nos modernes aménageurs.

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