Le déficit de compétitivité français est d’abord un déficit de stratégie industrielle. Y répondre passe par une politique globale, cohérente et durable. C’est celle qui a été engagée avec l’alternance. C’est le cap qu’il faut rappeler, confirmer et amplifier.
Chacun le sait : « compétitivité » sera le mot de la semaine et des semaines suivantes. Le débat est salutaire mais pour être utile, il est bon d’avoir les idées claires. Aussi ai-je noté quelques repères pour ma propre réflexion dans ce débat important. Je souhaite vous les faire partager.
La France est-elle en perte de compétitivité ?
Oui, l’économie française souffre d’un déficit de compétitivité. Pour le mesurer, il existe un juge de paix incontestable : la balance commerciale, dont le solde est gravement et continûment dégradé depuis dix ans – c’est en 2002, après une législature de gauche, que le commerce extérieur fut excédentaire en France (+3,5 Mds€ d’euros). En 2011, le déficit commercial atteignait -73 Mds€, contre un excédent de +160 Mds€ en Allemagne. Certes, le renchérissement du coût de l’énergie pèse pour moitié dans le résultat calamiteux de l’an dernier, mais sur la décennie, toutes les études établissent que le décrochage vient des produits industriels made in France que nous n’exportons plus, y compris dans les secteurs où notre pays faisait la course en tête jusqu’à une période récente (agro-alimentaire, nucléaire, trains à grande vitesse, avions, satellites). La part de marché de l’Hexagone dans le commerce mondial est tombé à 4%, soit deux points de moins qu’il y a trente ans.
Oui, la désindustrialisation à l’œuvre pèse lourdement dans le déficit de compétitivité français. Entre 2002 et 2012, la France a perdu près de 750 000 emplois industriels et la part de l’industrie dans le PIB est passée de 24% à 14%, soit le niveau du Royaume-Uni considéré comme le pays qui, dans la division internationale du travail, a choisi de renoncer à sa base productive – tout en préservant certaines « niches » – et de miser sur l’économie de services, financiers, technologiques et domestiques. La perte de substance industrielle est un triple drame : pour le commerce extérieur (l’industrie est exportatrice) ; pour le pouvoir d’achat (l’industrie est source d’emplois qualifiés et rémunérateurs, autour de cinq millions d’emplois si l’on agrège les emplois directs, les intérimaires et les salariés des services industriels tels la logistique, l’aide juridique, la communication, etc.) ; pour la souveraineté nationale (l’industrie mobilise des savoir-faire et des infrastructures stratégiques pour que la France garde la maîtrise de son avenir, par exemple en matière énergétique, de transports, d’agro-alimentaire, de chimie fine ou de chimie-santé).
Oui, une nation qui se désindustrialise est menacée de déclin. Confronté aux fermetures d’usines et à la disparition des emplois qui y sont liés, un pays s’approche dangereusement d’un triangle des Bermudes dont les trois côtés sont l’aggravation de l’endettement des ménages ou des Etats (le prêt bancaire aux Etats-Unis et la dépense publique en Europe se sont substitués, dans les années 1990-2000, à la rémunération directe afin de soutenir la consommation), la croissance structurellement faible (faute de gains de productivité et d’emplois qualifiés) et la chute du commerce extérieur (on estime le déficit structurel de la France à 50 Mds€, ce point de bascule entre ce que l’économie nationale produit et ne vent pas et ce qu’elle veut et qu’elle doit importer). La boucle du diagnostic est bouclée : un pays qui perd son industrie risque de devenir un pays du passé.
Le déficit de compétitivité de l’économie française a-t-il pour cause des coûts trop élevés ?
Non, le déficit de compétitivité n’est pas lié à la durée du travail. Selon l’OCDE en 2010 – même en prenant en compte les congés –, la durée annuelle du travail est plus faible en Allemagne (1 390 heures) qu’en France (1 550 heures). Selon Eurostat, les Français ont une durée hebdomadaire moyenne du travail supérieure à celle de leurs voisins : 38 heures en France en 2009, contre 35,7 heures en Allemagne, 36,3 heures en Suède, 36,6 heures au Royaume-Uni. Si l’on regarde les statistiques fournies par Eurostat, la productivité en France est l’une des plus fortes de l’Union européenne et parmi les économies comparables. En 2006 et selon une base 100 pour l’UE à 15, la France obtenait par heure de travail une productivité de 119,9, contre 111,2 pour l’Allemagne et 90,5 pour le Royaume-Uni. C’est même une des raisons pour lesquelles la France reste l’un des trois premières destinations pour les investissements directs étrangers. La performance des entreprises allemandes, bien réelle, n’a pas grand-chose à voir avec la durée du travail, sur la semaine, sur l’année – ni même sur la vie (si l’âge légal de départ à la retraite est désormais de 65 ans et bientôt 67, l’âge effectif moyen est de 62,2 ans contre 62,3 ans en Espagne).
Non, le déficit de compétitivité n’est pas d’abord lié aux coûts salariaux. C’est l’antienne du Medef, de l’UMP et des conservateurs allemands : les « charges sociales » (en réalité, des cotisations sociales) seraient un boulet aux pieds des entreprises françaises à l’heure d’affronter la concurrence mondiale et de vendre leurs produits. Selon Eurostat, en 2008, dans toute l’industrie, le coût horaire était comparable (33 euros) des deux côtés du Rhin, mais dans l’ensemble de l’économie, il était plus faible en Allemagne (26,8 euros) qu’en France (32 euros). C’est dans le secteur agro-alimentaire, faute de smic allemand, et dans les services que l’écart se révèle particulièrement marqué. Dans l’industrie automobile, le coût horaire allemand était en 2008 le plus élevé d’Europe, supérieur d’environ 30% à celui relevé en France. Selon Eurostat, avant la crise de la filière automobile de 2009, le coût horaire de la main d’oeuvre dans l’industrie automobile allemande était de 43,14 euros, contre 33,38 euros en France. Question : pourquoi les coûts salariaux supérieurs chez les constructeurs allemands n’ont-ils pas empêché Volkswagen de créer 30 000 emplois en Allemagne et 100 000 dans le monde, avec un salaire un tiers plus élevé qu’en France, quand Renault et PSA ont détruit à eux deux 40 000 emplois en dix ans ?
Non, en matière de protection sociale, la France ne vit pas au-dessus de ses moyens. Une note du Haut Conseil du financement de la protection sociale (octobre 2012) vient utilement éclairer le débat. De tous les pays développés, la France n’affiche pas le système social le plus généreux – avec le Danemark –, mais le plus solidaire. Si l’on prend en compte les dépenses privées et de nature fiscale, alors on constate que « dans tous les grands pays de l’OCDE, les dépenses de protection sociale (publiques et privées) représentent entre 26% et 31% de la richesse nationale ». Quand les dépenses sont prises dans leur globalité, alors l’Allemagne se situe, avec un ratio de 28%, deux points au-dessus des Etats-Unis et trois points au-dessous de la France. Ceux qui, en France, plaident pour un modèle social moins protecteur recommandent donc un recours croissant à l’assurance privée, qu’il s’agisse de financer la santé ou la retraite.
Oui, le financement de la protection sociale en France est déséquilibré puisqu’il repose aux trois-quarts sur les revenus d’activité. En 2010, 77,3% des ressources de la protection sociale étaient constituées de prélèvements sociaux perçues uniquement sur le travail, contre 4,8% pour la consommation des ménages, 2,5% pour les revenus de remplacement, 2% pour les revenus du capital, et de 1% pour les autres impôts liés à la production. Question : pourquoi les partisans d’un « choc de compétitivité » consistant à transférer sur les ménages 30 à 50 Mds€ de cotisations sociales pesant jusque-là sur les employeurs, via des hausses de TVA et/ou de CSG, ne mentionnent-ils jamais la possible contribution des revenus de l’épargne ou des secteurs de la banque et de l’assurance ?
Faut-il imiter le chemin suivi par l’Allemagne durant la dernière décennie ?
En Europe, le problème, ce n’est pas la France, mais l’Allemagne dont le développement au cours des dix dernières années a reposé sur une stratégie égoïste (« non-coopérative ») à l’égard de son peuple comme de ses voisins et partenaires de l’UE.
A la doxa qui répète à l’envi qu’il faut-faire-comme-les-Allemands, rappelons une réalité : le « modèle allemand » a deux faces.
Il y a la face sombre : le choix d’un dumping salarial et d’une déréglementation du travail. Cette approche n’est pas sans conséquence : outre-Rhin, 2,5 millions de personnes travaillent pour moins de 5 euros de l’heure dans un pays qui n’a pas de Smic.
De plus, le Made in Germany à l’export n’est pas toujours synonyme de Made by Germany, loin s’en faut. La face sombre du « modèle » ne l’est pas seulement pour le salariat allemand, elle l’est aussi pour la construction européenne. Outre la compression des coûts de production internes – et d’abord des coûts salariaux –, l’Allemagne a misé sur l’externalisation de plus en plus massive de sa production vers les pays d’Europe centrale et orientale (PECO). Bref, dans une Europe qui n’investit pas suffisamment et qui ne protège pas suffisamment son industrie, les Allemands ont adopté une approche non-coopérative équivalant, dans une même zone monétaire, à une dévaluation pour muscler leur croissance. Peu importe qu’ils aient ainsi appauvri leurs partenaires qui sont aussi leurs principaux clients. Peu importe la construction de l’Europe à laquelle ils se disent, dans les sommets à Bruxelles, tellement attachés…
Reste que ces deux facteurs macroéconomiques rappelés – stagnation salariale et outsourcing –, l’économie allemande puise sa force dans d’autres ressources, toutes liées à l’effort d’innovation des entreprises.
C’est de cet autre versant, positif, qu’il faut s’inspirer côté français : la compétitivité qualité, la bonne compétitivité. Elle repose sur des piliers solides – et érigés par l’Allemagne depuis plusieurs décennies : la montée en gamme de l’offre productive (qualité), la formation des salariés (qualification), la consolidation du tissu industriel par des PME dynamiques et capables d’exporter (entreprises de taille intermédiaire), le soutien à l’entreprise aux différentes étapes de son développement et l’assainissement des bilans (financement, fiscalité favorable), un marché du travail aux règles assouplies couplé à la participation des salariés aux décisions stratégiques de l’entreprise ou de la filière (dialogue social). Ces décisions, lorsqu’elles sont mises en œuvre simultanément, correspondent à une stratégie industrielle. L’Allemagne a su les prendre, ou les consolider, depuis dix ans. Pas la France. C’est à cela qu’il faut d’urgence remédier.
Encore faut-il faire preuve de lucidité ! Réduire d’un, deux, trois points les coûts salariaux qui pèsent sur les entreprises par un transfert de fiscalité vers les ménages n’est pas la solution au déficit de compétitivité de l’économie française. Pour au moins trois raisons :
– une réduction générale du coût du travail, jamais suffisante pour ceux qui la réclament, n’est pas un service à rendre ni aux entreprises ni à leurs salariés. C’est même la double peine puisqu’elle entérine la « moyennisation » de nos produits et la précarisation du travail et de son revenu ». Au lieu de réduire l’asymétrie avec l’Allemagne, ce choix nous mettrait en concurrence avec les pays émergents sur des biens de moyenne gamme – compétition perdue d’avance puisque l’Inde ou la Chine disposent, par la démographie, d’une armée de réserve qui leur permet de réduire plus encore les coûts de production…
– Ce n’est pas en baissant le prix du travail que les produits français se vendront mieux en France comme à l’extérieur. Karl Lagerfeld, dans Le Point (1er novembre), met les pieds dans le plat : « Il faut créer une envie, mot rarement prononcé en France (…) Comment se fait-il que les gens n’aient pas envie des voitures françaises ? Pourquoi préfèrent-ils les Volkswagen ou les Mercedes ? Parce qu’on ne crée par l’envie. S’il n’y a pas le moteur de l’envie, c’est la panne sèche ». C’est le facteur qualité qui justifie qu’un acheteur patiente plusieurs mois pour réceptionner le véhicule qu’il a commandé, pas le facteur coûts.
– Enfin, dans le contexte actuel, le transfert de plusieurs dizaines de milliards d’euros de prélèvements des entreprises vers les ménages se traduirait par un choc dépressif. En France, l’urgence est de préserver la consommation des ménages, seul moteur de la croissance qui ne soit pas à l’arrêt. C’est pourquoi le projet de loi de finances pour 2013 a été judicieusement bâti : il réduit les déficits publics sans fragiliser le pouvoir d’achat des ménages populaires et moyens qui consacrent l’essentiel de leurs revenus à la consommation, donc à faire tourner l’économie. C’est pourquoi la TVA Sarkozy n’a pas été mise en place alors qu’elle devait augmenter le 1er octobre dernier. Les partisans du « choc de compétitivité » proposent une ponction fiscale d’au moins 30 Mds€, soit 1,5 points de PIB. Dans une situation d’effondrement de la demande, l’idée même d’un transfert de prélèvements des entreprises vers les ménages est dangereuse – d’autant que les achats du consommateur font, pour une bonne part, le carnet de commandes des entreprises. Une telle option risquerait de plonger la France et l’Allemagne, donc l’Europe, dans la récession.
Quelles réponses de gauche pour renforcer l’attractivité de l’économie française en général et notre industrie en particulier ?
Que le « choc fiscal » pour la compétitivité soit déconseillé dans la conjoncture actuelle ne signifie pas qu’aucune réflexion ou action ne soit à engager pour favoriser l’industrie, ses entreprises, ses emplois, ses productions.
Du côté de la compétitivité-coûts, des options existent pour favoriser l’investissement sans nuire à la demande. Par exemple, la modulation de l’impôt sur les sociétés selon la taille de l’entreprise, son degré d’exposition à la concurrence mondiale ou la part de bénéfices réinvestis dans l’outil productif au sens large (consolidation des fonds propres, renouvellement des machines, adaptation aux normes sectorielles, projets de R&D, plans de formation des salariés…). Autre piste fiscale, préalable à la réforme structurelle : une déduction relative aux investissements pour le calcul de l’impôt sur les sociétés. De même, chacun conviendra que nos savoir-faire doivent être davantage protégés dans la compétition internationale : pourrait y contribuer un renforcement du crédit d’impôt recherche en faveur des entreprises industrielles, notamment des PME et des ETI. Des mesures plus ciblées pourraient être envisagées. Dans un récent document intitulé « 20 mesures pour dynamiser les exportations françaises », la CGPME fait plusieurs propositions qui méritent un examen attentif, tel un taux réduit d’impôt sur les sociétés pour les résultats remontés aux fonds propres de l’entreprise ou encore une provision pour fluctuation du cours des matières premières. Bref, des idées existent pour procéder à un transfert de prélèvements des entreprises vers les entreprises afin que celles qui font le tissu industriel soient soutenues dans leur conquête des parts de marché ou dans leurs projets. A cet égard, s’interroger sur la pertinence d’un avantage fiscal de 3 Mds€ par an consenti au secteur de la restauration est économiquement fondé. De même, il faudra aller progressivement vers une fiscalité écologique, encore embryonnaire en France, le cas échéant en l’accompagnant d’un allégement des prélèvements sur le travail. Ces orientations iraient dans le sens de la bonne compétitivité.
Mais l’essentiel des gains de compétitivité sont à chercher hors les coûts : c’est le besoin de compétitivité-qualité. Les urgences sont connues et même si les réponses apportées ne feront sentir leurs effets qu’à moyen terme, c’est dès aujourd’hui qu’il faut les apporter.
C’est l’urgence du financement. Bien sûr, la Fédération bancaire française estime qu’il n’y a pas aujourd’hui de réelles difficultés d’accès des PME-TPE au crédit bancaire : le taux des encours de crédit aux entreprises n’a-t-il pas progressé de 3,3% entre juillet 2011 et juillet 2012 ? Ce satisfecit de la profession mérite d’être sérieusement nuancé. Selon le type de crédit : l’augmentation des encours de crédits court terme – qui financent les lignes de trésorerie – est moins dynamique (+1,9% sur un an). Selon les secteurs d’activité : les PME industrielles subissent un plus fort ralentissement des encours de crédits sur le premier semestre 2012. Selon la perception des chefs d’entreprise eux-mêmes : une récente enquête menée par KPMG pour la CGPME (octobre 2012) montrait qu’alors que plus des deux tiers des entreprises interrogées ont des besoins de financement pour leurs investissements ou leur trésorerie, la part des entreprises qui disent restreindre leurs investissements et leurs demandes auprès des banques en raison de difficultés d’accès au crédit est en constante progression (de 25% en décembre 2010 à 36% en octobre 2012). Ce constat préoccupant pour la croissance des PME et des ETI est renforcé par la situation critique du capital investissement en France, confronté à un assèchement de la ressource financière. Les données de l’Association française des investisseurs pour la croissance (AFIC) montrent que les capitaux levés auprès des principaux souscripteurs (investisseurs institutionnels ou privés) par les fonds d’investissement sont en constante diminution depuis 2008 et la situation se dégrade avec le déploiement de normes prudentielles plus sévères (Bâle 3 et Solvabilité 2) visant à renforcer les fonds propres des banques, des mutuelles et des compagnies d’assurance. Le financement des fonds propres des PME, indispensable pour répondre aux enjeux liés à l’innovation, au développement à l’international ou à la transmission, peut s’en trouver durablement affecté. Répondre à cet état de fait sera l’un des défis de la Banque publique d’investissement (BPI) sous forme de fonds régionaux qui sera prochainement examinée par le Parlement.
Une autre urgence réside dans la constitution d’un tissu dynamique d’entreprises de taille intermédiaire (ETI). Ces entreprises, qui comptent entre 250 et 5 000 salariés, ont la taille critique à tous égards pour répondre à la demande des émergents et affronter leurs concurrents à l’export. Hélas, la France en compte deux fois moins que l’Allemagne et que le Royaume-Uni. Pire : au cours des dernières années, leur nombre a stagné. Pour y parvenir, il faut activer des leviers multiples : renforcement des fonds propres pour grandir, innover, exporter ; encourager la constitution de grappes d’entreprises ou, lors de leur transmission, favoriser le rapprochement ou la fusion d’entreprises d’un même secteur d’activités ou d’une même aire régionale ou inter-régionale ; structurer, au sein des filières industrielles, les ETI de demain sur lesquelles les grands donneurs d’ordres pourront s’appuyer (à charge pour eux de jouer un rôle actif d’animateurs de la filière, ce qui n’est hélas pas le cas en France, à l’exception notable de la filière aéronautique au plan national ou de filières régionales en lien avec des pôles de compétitivité). La constitution d’ETI est indissociable de la structuration de filières industrielles dignes de ce nom, c’est-à-dire de réseaux de compétences entre locomotives/multinationales et les wagons/chaîne de valeur. Il faut sortir de la relation maîtres/esclaves qui régit les rapports entre grands et petits d’un même secteur d’activité, les petites entreprises étant contraintes de suivre les plus grandes dans leurs choix de localisation, d’accepter leurs conditions de prix puis de règlement (non respect des délais de paiement), d’absorption des « pépites » innovantes par les grands groupes qui, en les ingérant, les privent d’une bonne part de la créativité qui faisait leur performance.
Troisième urgence : la priorité à l’éducation et à la qualification. Rapprocher l’école et l’entreprise ne doit plus être considéré comme un gros mot en France, pas plus que le soutien à l’enseignement professionnel et de la voie technologique ne doit être relégué au rang de formation de second ordre. Qui peut penser que l’on construira en France les éoliennes des champs off shore au large de nos côtes, les Airbus ou les voitures décarbonées sans chaudronniers, sans électriciens, sans ajusteurs, sans tourneurs, sans fraiseurs ? Or, ces métiers indispensables viennent à manquer – ce sont les métiers en tension que les acteurs locaux, Conseils régionaux en lien avec les rectorats, les établissements et les branches professionnelles, tentent d’anticiper, d’identifier pour y remédier. De même, il est préoccupant que le baccalauréat scientifique ne débouche plus systématiquement sur les professions scientifiques et techniques. Enfin, il y a un triple effort de formation à mettre en oeuvre conjointement : la formation initiale des élèves, la formation professionnelle des jeunes, la formation continuelle des salariés disposant d’un emploi ou à la recherche d’un emploi. C’est en quoile pacte productif est inséparable du pacte éducatif : c’est le sens de la politique menée par le Gouvernement.
Le renforcement du dialogue social et de la place des salariés dans l’entreprise est une autre urgence si l’on veut redresser la base productive de la nation. Sur le terrain, on constate chaque jour que dans les entreprises en difficulté, ce sont souvent les intersyndicales qui ont anticipé les menaces avant les autres acteurs d’une part, d’autre part ce sont elles qui élaborent, avec l’encadrement, les projets de pérennisation et de modernisation de l’activité. Faut-il attendre une situation de crise pour ainsi mutualiser les énergies ? Évidemment, non. Encore faut-il que les salariés et leurs représentants, et d’abord dans les grandes entreprises et les ETI, disposent de droits supplémentaires : pour participer à l’élaboration de la stratégie de l’entreprise, pour améliorer les process, pour évaluer la répartition des bénéfices entre versement de dividendes aux actionnaires et réinvestissement dans l’outil de travail, pour parfaire les conditions de travail. Des salariés bien dans leurs missions, c’est un gain de compétitivité majeur pour une entreprise. C’est pourquoi le travail est une valeur avant même d’avoir un coût.
D’autres urgences s’imposent : le financement de l’innovation (qui n’est pas exclusivement technologique), le renforcement – et la régulation – des liens entre recherche et entreprises, le soutien à l’amorçage et l’accompagnement des transmissions, l’indispensable stabilité réglementaire et fiscale, la bienveillance à l’égard de la curiosité scientifique et de la recherche (que l’obsession du risque zéro est en train d’étouffer). C’est l’ensemble de ces priorités qui fondent la stratégie pour une bonne compétitivité, celle qui permettra à notre économie d’être innovante et performante.
S’y ajoute l’indispensable harmonisation européenne : convergence fiscale et sociale, refonte du droit de la concurrence pour le rendre plus favorable à l’investissement productif, réciprocité commerciale dans les échanges avec les autres puissances mondiales dont certaines multiplient les barrières de toutes sortes pour interdire l’accès de leurs marchés à nos produits, mais aussi nouveau calcul des déficits publics en retranchant les investissements stratégiques (énergies, transports collectifs, infrastructures de santé et d’enseignement supérieur) des fameux 3%. Autre urgence européenne, monétaire celle-là, agir pour limiter et même diminuer les effets de la surévaluation de l’euro. L’euro n’est pas fort, il est cher. Louis Gallois, lorsqu’il présidait EADS, Louis Gallois rappelait en permanence qu’une baisse du dollar de 10 cents coutait 1 milliard d’euros à son entreprise.
De tout cœur, comme patriote, comme socialiste, comme élu d’un des territoires les plus industriels de France, je souhaite que le débat engagé sur la compétitivité débouche sur le diagnostic établi plus haut et, surtout, sur les mesures évoquées ci-dessus : le déficit de compétitivité français est d’abord un déficit de stratégie industrielle. Y répondre passe par une politique globale, cohérente et durable. C’est celle qui a été engagée avec l’alternance. C’est le cap qu’il faut rappeler, confirmer et amplifier.
