Une parenthèse : Tarantino

35021_cinema-django-unchained_440x260Bien sûr, ce blog est consacré à l’actualité locale et nationale, européenne et internationale. Mais il est aussi régulièrement un espace pour évoquer la culture, qu’il s’agisse de livres, d’expositions ou de films. On pardonnera mes idées fixes, qui s’appellent Bashung ou Romain Gary, Brett Easton Ellis et Michel Houellebecq, Michel Foucault et Régis Debray – le second n’épargnant pourtant pas le premier dans Modernes catacombes, recueil d’articles que publie Gallimard. Et parmi mes idées fixes, il y a Tarantino dont le dernier film, Django Unchained, est un vrai choc.

Ce n’est pas parce qu’il est trop vivant pour être commémoré qu’il faut attendre pour le célébrer. Oui, il faut célébrer Quentin Tarantino. Le célébrer maintenant, le célébrer vraiment. Et que ceux qui rechigneraient tentent de trouver deux heures quarante-quatre, un samedi soir d’hiver par exemple, quand l’agenda s’apaise, pour recevoir en pleine poire Django Unchained – « le D est silencieux », sera-t-il répété -, le nouvel opus du cinéaste le plus créatif de sa génération.

Créatif et créactif car sa puissance d’invention est inaltérée depuis Reservoir Dogs, où Harvey Keithel et Tim Roth inauguraient, voilà déjà vingt ans, les codes tarantinesques : les scènes qui se dévorent comme les maillons de la chaine alimentaire, des dialogues soignés comme dans un roman où l’immense effort produit pour faire simple ne se laisse jamais deviner, une fresque où l’humour est l’accalmie entre deux drames, des personnages qui affrontent une nature hostile et des individus indociles, une bande son qui vire à la play list définitive jusqu’au film suivant, le cinéma américain qui devient matière brute pour un hommage en forme de saccage.

Car avant de fabriquer ses films à lui, Tarantino a vu les œuvres des autres. Il ne les a pas ingérées puis digérées à la façon d’un ogre, mais plutôt à la manière d’un entomologiste recensant les espèces, répertoriant leurs familles, inventoriant leurs nuances jusqu’au détail. Contrairement à une idée reçue, il est plutôt Buffon que bouffon. Chaque fois que je vois ou revois un Tarantino, je pense à François Truffaut, spectateur intarissable, œil implacable qui, depuis l’enfance, noircissait fiches et cahiers sur les réalisateurs, l’ordonnancement de leurs plans, le rythme du récit, la force du thème, les faiblesses du scénario, du montage ou de la lumière. N’empêche : c’est lui, Truffaut, qui signa les plus belles pages sur Renoir, Becker, Hitchcock, Kazan, Mankiewicz, avant d’être à son tour objet d’étude de Spielberg et d’autres. Tarantino, c’est certain, a visionné et revisionné, lu et relu le fameux français. Et vivement le jour où un éditeur rassemblera, s’il a seulement pris le temps de les conserver, les notes critiques de Tarantino, les pensées inspirées de son panthéon et de son propre travail – ces deux faces d’une même médaille, l’autre et soi ; elles auraient, ces pages, elles auront, la même intensité que celles de James Gray (Conversations avec Jordan Mintzer paru en 2011) ou de Tim Burton (Entretiens avec Mark Salisbury publié en 2012), deux autres refondateurs du regard et de la narration au cinéma.

Django Unchained est à voir, ami lecteur. Deux ans avant la guerre de Sécession – quatre ans avant l’abolition de l’esclavage mais cinq années avant les codes noirs qui réduiront les droits des afro-américains -, un esclave est affranchi par un chasseur de primes qui va devenir son mentor, son associé et son ami au point de l’aider à retrouver et libérer sa femme, prisonnière d’une plantation du Mississippi.

Pas question de se perdre dans la polémique qui, des deux côtés de l’Atlantique, anime les critiques et les réseaux sociaux depuis la sortie en salles : fallait-il filmer l’esclavage au risque de le dénaturer, d’en amoindrir la violence par le seul effet de la représentation, dans un film qui n’est pas un documentaire et qui, de surcroît, franchit plus d’une fois la frontière de la comédie ? et fallait-il se jouer de l’histoire, récidiver le détournement des faits comme Tarantino s’y était déjà employé, il y a trois ans, à propos de la Seconde guerre mondiale (Inglorious Basterds) ? On a tort de s’offusquer. D’abord parce que dans une œuvre de fiction, l’anachronisme n’en est jamais tout à fait un. Ensuite parce que c’est la vocation de l’art d’ouvrir une autre temporalité que celle de l’histoire rectiligne. Pour autant, entre les deux rives, les ponts ne sont pas coupés. Cette autre dimension de l’histoire, loin d’être un révisionnisme, ne tait nullement la violence du sujet traité, au contraire, elle la restitue, brute, brutale. La sauvagerie reprochée au réalisateur par nombre de critiques montre sa volonté de dévoiler celle dont furent victimes les esclaves. En ce sens, l’histoire inventée sert l’histoire réalisée puisqu’elle oblige un spectateur ou un pays à s’interroger sur un passé que certains préféreraient enfouir au nom du temps qui a passé, de la concorde qu’il faut préserver, de l’avenir vers lequel se tourner. Avec ce film, les Afro-americains sont placés au cœur du roman national US. Pas possible après de faire comme si l’horreur, la vraie, celle des cotonneries où perdirent la vie tant de femmes et d’hommes, n’avait pas eu lieu. Tarantino ne fait pas œuvre d’historien, mais ouvrage citoyen, quand bien même telle ne serait pas son intention.

Si questionnement il doit y avoir, ce n’est pas sur le détournement de l’histoire, mais sur son ressort selon Tarantino : la vengeance est-elle l’unique réponse à la barbarie ? Si le réalisateur arrache le héros noir aux stéréotypes qui eurent la vie longue dans le cinéma américain – de Naissance d’une Nation de D. W. Griffith (1915) à Du Silence et des Ombres de Robert Mulligan (1962) en passant par Autant en emporte le vent de Victor Fleming (1939) -, il le chosifie à son tour en le condamnant à la violence comme mode de vie, voire comme code moral. La violence, chez Tarantino, est la preuve de l’égalité des hommes, qu’ils soient blancs ou noirs, riches ou pauvres, d’hier ou contemporains, mais est-ce la marque exclusive de l’humanité des hommes ? Quitte à débattre avec l’auteur, soumettons-le à cette vraie question plutôt qu’à de faux procès.

Et parlons du film. Quoi en dire pour aller à l’essentiel ? Tarantino continue son exploration des genres. Son western – ou plus exactement son southern puisque les personnages vont du Nord au Sud – s’inscrit dans un exercice de style, le cinéma d’apprentissage où la diversité d’une nation forge son unité, où la conscience nationale prend appui sur son histoire d’elle-même. En Europe, cette mission fut dévolue à la littérature – en France, ce furent les romans-épopées, les fresques historiques et sociales du 19ème siècle, qui relevèrent le défi. Tous les leviers du western sont activés, ou plutôt toutes les manières de filmer le western sont amalgamées. Django Unchained est un peu le Que Sais-je ? en la matière, nourri de références/déférences, de John Ford à Clint Eastwood, de Sergio Leone à Anthony Mann en passant par Corbucci, le créateur du Django originel au milieu des années 1960. Tout y est : les chevauchées et les bastons, la jeune fille à sauver, la nature et son immensité, l’hiver rude et l’été brûlant, l’homme qui se rend comme maître et possesseur de l’environnement qu’il traverse – le désert qu’il arpente, les villes qu’il bâtit –, le salaud – le film en compte plusieurs. Ce qui n’est pas dupliqué du commun western, en tout cas à sa tradition d’avant sa version spaghetti, c’est le découpage binaire du monde. Chez Tarantino, il y a une complexité des caractères en présence, jamais d’un bloc, jamais saisissables au premier dialogue ni même à la deuxième scène. Le héros défend une cause juste, mais cela ne suffit pas à en faire un honnête homme. Le shérif est un hors la loi qui s’est fait oublier de la justice. Quant à la figure du diable, sans doute s’exprime-t-elle autant chez l’exploitant Calvin Candy (Leonardo di Caprio) que chez son serviteur (Samuel L. Jackson). Comme si Tarantino redoutait sans cesse que l’histoire, celle qu’on a décrite, celle qu’il écrit, se change en mythologie.

Les décors sont sublimes, le plus souvent en extérieurs. La photo est travaillée sans être stylisée. Et quelles performances d’acteurs ! Christoph Walz campe un Docteur Schultz chasseur de prime au raffinement européen. Un peu comme dans la chanson de Nougaro, il n’est pas noir, il est blanc de peau, et il considère que pour chanter l’espoir, c’est un manque de pot. C’est donc lui qui organise l’échec de l’expédition punitive des cagoulés du Ku Klux Klan – dans un passage d’une férocité rarement vue contre l’extrême droite américaine – et qui risque et son argent et sa tranquillité pour épauler Django dans son projet de délivrer Broomhilda (Kerry Washington) des fers de ses bourreaux. Broomhilda n’est pas seulement la belle chez les bêtes, mais ce que le régime esclavagiste veut briser absolument : la beauté alliée au savoir – la jeune femme a appris l’allemand de ses précédents maîtres-geôliers. C’est lui aussi, le docteur Schultz, qui ouvre la possibilité d’une alternative à la violence par le langage. La précision des mots, le choix du vocabulaire et la conceptualisation qu’il véhicule, apparaissent comme l’esquisse de la démocratie argumentée face à la brutalité de la tradition et de la force, de l’inégalité naturelle et de l’injustice sociale. Et c’est la langue française que choisit Tarantino pour symboliser le langage pacificateur, la maîtrise de la langue d’Alexandre Dumas, de sa rationalité et de ses difficultés signifiant l’effort à accomplir pour surmonter passions et instinct de vengeance. Quant à l’apparition de l’auteur des Trois Mousquetaires, elle est tout sauf fortuite : l’esclavagiste qui possède ses textes dans sa bibliothèque reçoit comme une gifle ce qu’il ignorait – que l’enfant de Villers-Cotterêts était antillais par son père, le général Dumas. La ruse de la raison est, là aussi, le moteur de l’histoire.

Dans le genre fada, le personnage interprété par Di Caprio se pose là : dictateur en son domaine, ayant droit de vie ou de mort sur ses sujets, indifférent aux souffrances d’autrui puisqu’il ne lui viendrait pas à l’idée que son voisin fût son alter ego, Monsieur Candy est l’incarnation avant l’heure de l’Occident repu et que plonge dans l’ennui sa condition au point de concevoir des fuites en avant qui mettent en danger l’humanité entière.

Enfin, il y a le vrai duel, comme dans tout western qui se respecte – à ceci près que les deux adversaires n’échangeront que des mots, des regards, mais pas de coups de feu : Django (Jamie Foxx), le héros, et Stephen (Samuel L. Jackson), le serviteur de l’esclavagiste qui prône l’esclavage et qui constitue sans doute la plus forte condamnation par Tarantino de l’esclavage comme système ou comme institution, puisque Stephen a perdu son identité même dans l’aliénation. Sans doute Stephen est-il, dans la filmographie du réalisateur des Kill Bill, le plus abouti, le plus provocateur, le plus humain trop humain aussi.

Reste Don Johnson en exploiteur tout de blanc vêtu, que le réalisateur remet dans le champ d’une caméra, comme il l’avait fait avec Pam Grier (Jackie Brown, 1997) ou Mickey Rourke (Sin City, 2005, qui précéda sa résurrection sur les écrans avec le génial The Wrestler de Darren Aronofsky trois ans plus tard). Remettre sous la lumière les acteurs oubliés d’Hollywood et rendre justice à ceux qui furent les damnés de l’Histoire, et si c’était le génie de Tarantino était là, comme une part d’éternité déjà repérable dans une œuvre à continuer ?

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