La nausée et les mains sales

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Il y a un bon paquet d’années, le regretté Pierre Desproges,
dont les initiales auraient très certainement inspiré les excités de la manif
pour tous, jamais à court de slogans poétiques, le regretté Pierre Desproges,
disais-je, a estimé que le torchon, pardon, l’hebdomadaire « minute »
avait l’avantage sur l’intégrale de Sartre d’être moins chiant et moins cher,
car, pour quelques anciens francs seulement, un seul exemplaire nous offrait à
la fois la nausée et les mains sales.

C’était quelque part vers la fin du vingtième siècle. Aujourd’hui, l’époque
n’est finalement pas très différente, si ce n’est que les propos du torchon
d’extrême droite sont devenus monnaie courante et s’expriment plus ou moins
ouvertement dans la rue ou les médias parfois complaisants. En un seul mot, je
précise. Quoique…

Il y a quelques jours, percevant quelques relents à la fois déliquescents et
nauséabonds au sortir de mon domicile, je vins à me demander si les récents
travaux sur le réseau d’adduction d’eau avaient pu laisser quelques séquelles.
Chassant vite de mon esprit cette éventualité, je me posai assez naturellement
l’interrogation suivante : les détestables scories odorantes émanant du
fond de l’air ne reflétaient-elles pas en Odorama le climat moral de notre
époque ? Les bouches d’égout ouvertes dans notre démocratie commençaient
vraiment à empester, empuantir et dénaturer l’atmosphère. A en anéantir la
raison collective et individuelle.

La nausée est là. Tous les jours au journal de 13 heures, de 20 heures,
24/24 et 7/7 sur les chaînes d’info continue, sur le web, la bonne parole est
distribuée, l’évangile selon saint-adolf, le gospel version ku klux klan, le
bréviaire de la marine nationale, le proctologue des sages du fion, l’essai sur
l’iniquité des crasses, la métamorphose des cloportes, bref l’ascenseur pour
les fachos.

Après les Roms, les Arabes, les Musulmans, les footballeurs de l’équipe de
France, les chômeurs, les gays et lesbiennes, ou dans la vulgate fasciste,
rétrospectivement les pédés, les gouines, les profiteurs, les bleus, les
salafistes, les bicots et les romanos, voici venu le temps des nègres. Et pas à
la manière d’Aimé Césaire. Retour à la case départ, au bon vieux temps des
colonies, et même de la traite négrière.

La Ministre de la Justice est la cible la plus visible, mais le véritable
objectif est d’anéantir l’intelligence. Sus à l’humanisme, et mort aux autres,
à toutes celles et ceux qui sont différents. Dans certains milieux, la
décérébration commence tôt, à savoir jeune. Des hordes d’enfants armés de
bananes chantent des cantiques à la gloire de Gobineau, des flots d’adultes
envahissent les rues de Paris en loden et gabardine pour rallumer les bûchers,
refaire la Saint-Barthélemy, des milices se reforment, on se prépare à nouveau
à écrire à la kommandantur pour dénoncer ses voisins, mais cette fois sur
facebook ou en moins de 140 caractères.

Les nostalgiques des périodes sombres de l’histoire, de l’esclavage ou des
guerres coloniales, de la collaboration ou de l’oas nous polluent l’atmosphère,
et tels des hordes de hyènes se jettent sur les proies isolées ou vulnérables
pour les dépecer et jeter les morceaux en pâture au populo ébahi par tant de
haine. En ce moment, c’est la Revue Noire, et au milieu de tout çà, une femme
reste debout, digne, humaine.

Christiane Taubira est aujourd’hui la vraie Marianne. Une femme et une icône
fière, libre, résolue, universelle, se battant pour l’idéal et les valeurs de
notre république laïque et sociale. Elle incarne ce qui nous empêche de sombrer
dans la barbarie, elle est le rempart contre ce que l’on nous enfonce dans le
crâne à longueur d’antenne sur BFN, sur idiot-télé ou sur France Intox, contre
l’encre qui rend les mains sales, celle des torchons d’extrême-droite ou
d’ailleurs qui pratiquent le bouc-émissaire business.

Et quant à celles et ceux qui adorent ravaler l’autre au rang de bête,
rappelons-leur cette pensée de Desproges : « Torture : nom
commun féminin, mais ce n’est pas de ma faute. Bien plus que le costume trois
pièces ou la pince à vélo, c’est la pratique de la torture qui permet de
distinguer à coup sûr l’homme de la bête
».

Quant à moi, je retourne à mes humanités.

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