Pour ma génération, l’image de Nelson Mandela à jamais inscrite dans la mémoire est celle que nous avons découverte à sa sortie de prison. Nous ne le connaissions qu’à travers des photographies prises dans les années 1950 ou au début des années 1960, celles du jeune avocat devenu l’un des leaders de l’ANC, ou encore à travers des extraits de reportages réalisés en marge de son procès à l’issue duquel il fut condamné à la prison à perpétuité. Au tribunal, il avait déclaré : « J’ai chéri l’idéal d’une société démocratique et libre dans laquelle tous vivraient ensemble, dans l’harmonie, avec d’égales opportunités. C’est un idéal que j’espère atteindre et pour lequel j’espère vivre. Mais, si besoin est, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir ». Vingt-sept ans de détention avaient passé, dont dix-neuf dans une cellule de trois mètres carrés, à l’isolement, ne pouvant recevoir qu’une lettre et une visite tous les six mois. Celui que montra la télévision ce 11 février 1990 avait plus de soixante-dix ans, il paraissait immense, plus immense encore le poing levé vers le ciel. Non seulement son idéal lui avait permis de survivre, mais par son courage et sa volonté hors du commun, il avait rendu son idéal plus vivant que jamais.
Depuis hier soir et l’annonce de sa disparition, les hommages sont planétaires, à la mesure du combat universel qu’il mena et du repère qu’il était pour le monde. Aujourd’hui, le racisme est condamné par la loi, mais il fut une époque, pas si lointaine, en Afrique du Sud et ailleurs, où des lois traduisaient le racisme, organisaient la ségrégation, autorisaient les discriminations. C’est le refus du racisme que Mandela incarne dans l’histoire et pour le futur, il est une source d’inspiration et d’engagement pour tous ceux qui souffrent du racisme, pour tous ceux qui le combattent. Mais celui qui, deux ans après l’abolition de l’apartheid, reçut le prix Nobel de la paix en compagnie du président sud-africain Frederik de Klerk avant de devenir à son tour, l’année suivante, le président de la République d’Afrique du Sud, est aussi le symbole d’une lutte qui peut aboutir malgré l’adversité et la douleur, sans esprit de revanche. L’archevêque Desmond Tutu, l’autre héros de la lutte contre l’apartheid, qui avait hébergé Mandela à sa sortie de prison, a justement parlé de son ami comme d’un « symbole de la réconciliation, du pardon, de la mansuétude ». Il était un homme mais en lui, c’était l’humanité qui parlait. Avec sérénité, simplicité, autorité, il incarnait et indiquait ce qu’humain veut dire. C’est pourquoi aujourd’hui chacun est ému. Retrouvant la liberté, il s’était adressé à la foule rassemblée pour l’exhorter à choisir le chemin de la paix et de la réconciliation. Il avait prononcé cette phrase, simple et forte : « Je me tiens devant vous non pas en tant que prophète, mais en tant qu’humble serviteur de vous, le peuple ».