Qui se souvient qu’il exista, de longtemps, une grande épicerie italienne rue Saint-Vivien ? Pas grand monde, j’imagine. De ce quartier, on préfère mettre désormais en avant la mémoire ouvrière, le côté classes laborieuses classes dangereuses. Dockers, insalubrité, croix de pierre et coups de couteau. Ça doit servir à quelque chose. Tandis que mon épicerie italienne, en début de rue, sur la gauche, partant de la fameuse croix, ça se case mal. Il y avait, à l’époque, peu d’endroits où acheter de la mortadelle. Rue Rollon, Au Parmesan, et puis là. Moins chic que le précédent, bien sûr.
Pourquoi des Italiens rue Saint-Hilaire, rue Edouard Adam ou rue du Pont à Dame Renaude ? Ou peut-être pas du tout ? En tous cas, surement des anarchistes, ancêtres de L’Insoumise. Voilà qui s’appelle retomber sur ses pattes (ou ses pâtes, au choix). Santo Caserio ou Luigi Luccheni, habitants du quartier, avouez que ça nous pose. Rouen n’a pas abrité beaucoup d’assassins (du moins avouables). Je ne dis pas que c’est dommage. Au passage, comptons pour rien P*** et T*** dont les méfaits resteront ignorés.
Nous parlons là d’un temps où on ne connaissait que les raviolis en boite. Les frais vinrent après. Ecrivant au fil, je constate qu’existe encore, rue Rollon, les Gourmets d’Italie. Permanence d’esprit ! Il sera dit que Little Italy est ici partout et nulle part. Ceci étant dit, on aura des difficultés à dénicher des anarchistes rue Rollon. Conséquence sans doute de la fermeture définitive du Soulier d’Argent. Oui, à trop hésiter entre Margharita et Quatre Saisons, nous n’aurons plus le loisir d’être chaussé aussi chic. Tant pis.
On s’en consolera en allant visiter le futur palais de la Métropole, là-bas, au bout du quai. Si loin, si beau, si grand. Il sera notre palazzo au bord de l’eau, la sérénissime en moins. A l’intérieur, tout y sera blanc et vide. Ce que je veux dire par là c’est que Rouen change. Ou plutôt disparait. Celui que j’ai connu s’évanouit. Avec lenteur mais rigueur. Ces nouveaux quartiers, ces esplanades du bord de l’eau, ces projets aussi transparents qu’éphémères ne me parlent pas.
Certes, c’est à moi de partir, pas à eux. Il faut vivre avec son temps disent-ils. Dès lors que ce temps devient celui du faux-semblant, je me borne à errer dans le palais des glaces. Les mains en avant, à gauche, puis à droite. Se cogner et reprendre vers l’arrière. Du temps du Soulier d’Argent et de l’épicerie italienne, je m’y retrouvais. Moi et les autres. Ce Rouen disait-je ne me parle pas ? Surtout, il n’a rien à me dire. De fait, il ne me dit rien.
Qu’irai-je flâner sur le quai bas de la rive gauche ? Pour y croiser qui ? Pousser jusqu’au jardin de la presqu’île ? Traverser le pont, revenir par la Luciline ? Rue Saint-Vivien, j’ai un air encore un peu jeune. Je m’offre un gâteau chez le boulanger à un euro. Vrai, ils ne sont pas terribles. Mais au moins, je suis moi-même lorsque je le mange.