DLXXIX.

Histoire de voir (et savoir) je suis allé à Saint-Sever pour me faire une idée de ce qui nous attendait place des Emmurées. C’est encore un peu tôt. Certes, ça ressemble au visuel promis. Moins la couleur et le dynamisme des bureaux d’études. A force, le bel esprit rouennais imprimera sa marque et nous serons alors loin du projet. Déjà, regardant la place, à droite, on aperçoit un bloc du plus bel effet. C’est la cahute du placeur, homme craint et respecté par qui déballe ou veut déballer.

Donc je suis là trop tôt. Moi qui arrive souvent trop tard, cette presse ne me ressemble pas. Pas eu le courage d’aller faire un tour dans le centre commercial. Pour imaginer ce qui reste du cadavre du défunt théâtre Duchamp-Villon, merci bien. Encore un beau ratage municipal, celui-là. Après l’Océade ou le Chai à Vins, nos créatifs décideurs se complaisent aux ruines accusatrices. Encore faut-il la mémoire de quelques-uns (moi et quelques autres) pour affiner le ressouvenir.

Prenant le chemin du retour, j’ai eu une pensée pour le vieux cinéma Olympia, pour la Brasserie Alsacienne et le bar Le Locarno. Voilà qui suffit à ma renommée. Traversant le pont, j’ai jeté un coup d’œil sur ce qui se prépare sur le quai bas. Là aussi, les travailleurs s’activent à l’achèvement. De loin, ça semble clair et simple, lumineux aussi sous le soleil. Ce sera fini pour demain. Ou aujourd’hui. A Rouen, ce dernier dure tant qu’il peut (qu’il pleut ?). Souvent pas longtemps.

Au passage du pont, un dernier sort aux horreurs de Jean-Marc De Pas, risible Rodin stipendié de la mouvance socialiste. Son indéniable succès me rappelle la réplique fameuse attribuée à plusieurs humoristes de l’époque 1900 ; à l’injonction critique : le public aime ça, l’auteur malheureux répondait : il est bien le seul. Et moi donc !

Qui se souvient des halles genre Baltard au Vieux-Marché, place Saint-Marc et aux Emmurées ? Jean Lecanuet cherchait surtout à nous les faire oublier. Les regrette-t-on ? En admettant que oui, qu’en ferait-on de nos jours ? Comme on ne fera rien des quelques constructions déjà vacantes des décennies précédentes. Oubliez-les, nous avons d’autres projets disent nos mousquetaires. On me reproche d’être pessimiste et surtout négatif, mot définitif.

Parce que j’ai été malheureux. En amour, en architecture, en politique. A chaque fois, déçu. Désormais, ce temps n’est plus le mien. Je rate toutes mes liaisons. Au fil des jours, je sens que ça va casser ou que ça casse. Pas à pas. Exemple parmi d’autres : l’autre jour, au restaurant, arrivé au dessert, on m’annonce qu’il n’y a plus de riz au lait. Au grand dam des convives et de la serveuse, j’en ai fait toute une montagne. Comme on dit : un chocolat ou un réveillon. Se mettre dans un état pareil ! Pour un dessert ! Ce n’est pourtant pas grand-chose un riz au lait.

Non, vrai, pas grand-chose. Mais alors, les quais non plus, la vague des Emmurées itou. Et Jean-Marc De Pas, alors ? Encore moins.

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