DLXXX.

A en croire la radio, nos bacheliers intéressent les banques. Reçus, avec ou sans mention, ils auront un compte courant ouvert à leur nom. Parfois y ajoutera-t-on, royal, un pécule incitatif. Somme toute, de bons résultats scolaires vous ouvrent toujours la voie de la réussite. La morale est sauve. De là à conclure que le capitalisme a du bon, seuls les recalés y verront à redire. Lorsque j’étais jeune (il y a longtemps), il me semble que la Caisse d’Epargne de Rouen (alors rue Louis Ricard) ouvrait aux couronnés de l’école communale, un frais livret avec un petit quelque chose. Cette tirelire (sans cochon) assurait de belles perspectives. Pour la suite (et la fin), elle était alimentée par la municipalité. Si on apprenait bien.

Las ! L’initiative citoyenne a fait long feu (Yvon, on n’a plus un rond). Quelle soit relayée par nos généreux banquiers ne consolent de rien. Seul le temps passe. Et pour un café pas trop fort (de fait, de moins en moins). Mais il y a mieux : je lis dans le journal qu’un astucieux bouquiniste rouennais, connu sur la place, propose à tout nouveau bachelier, de venir dans sa boutique et, diplôme en main, d’y choisir un livre de poche. Ça vous en bouche un coin, hein ! Trouvez-moi un commerçant plus désintéressé que celui-là ! Ou que celui-ci, c’est tout comme. Et sûr de soi, par-dessus le marché.

Il paraît qu’on ne lit plus (ce que disent les statistiques). Raison de plus pour saluer l’initiative méritante de ce bouquiniste altruiste. Combien de neufs bacheliers iront chercher leurs précieux volumes ? N’importe, la qualité remplacera la quantité. Comme au Monopoly : rendez-vous à la librairie sans passer par la banque. Ou le contraire. Dites, d’occasion, un livre de poche, par les temps qui courent, ça doit bien coûter 50 centimes. Au Clos Saint-Marc, c’est même les trois pour 1 euro. Les livres, dit le barbu, c’est lourd et ça se vend pas ! Autant alléger le cartable des chers petits.

Donc, voilà, on se débarrasse d’invendus invendables et on se constitue une sympathique publicité. Ce clair calcul a échappé aux banques qui se voient, elles, taxées du mercantilisme le plus répugnant. A tort ou à raison, ce n’est pas la question. J’ai dîné avec un agrégé (difficile de refuser) qui n’en démordait pas : les banques, c’est des pourris ! Sans doute, mais faut-il généraliser en mauvais français ? Notre bouquiniste roublard garde ses Pléiades au chaud (sans vrai risque pour ses comptes) et bazarde ses poches numérotés à bon compte.

Cette façon élégante de sortir ses poubelles pourrait être appelée à un bel avenir. Ça fait à la fois écolo, cultureux et dans la norme participative du temps. Hélas, malgré la bonne volonté et le copinage de la presse, il est à craindre que l’initiative soit superflue. As-tu passé chez l’ bouquiniste ? demanda son père. Non, papa, à la banque répondit le fils. Bien malin qui nous dira, des deux, lequel est au mieux dans l’air du temps. Votre avis ?

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