DLXXXII.

A propos des chèques, j’ai oublié de dire qu’il fut un temps où avoir un compte aux PTT marquait mal. Ça faisait pauvre. Sortir son carnet, signer un chèque, ce geste révélait le client besogneux, le gars sans envergure. Bref, la basse classe. Avoir un compte postal équivalait à n’avoir rien. Par contre, jouer du Crédit Lyonnais ou de la Société générale, alors là, pardon, cestuy là était des nôtres. Certes ce genre de distinction existe toujours, mais plus du côté du chéquier. Quoique, à tout prendre, à y regarder de près, oui. Dans le subtil plus que subtil, la distinction, plus elle se cache, plus elle s’exhibe.

Ainsi au restaurant, au cinéma, ou dans les grands magasins. J’ai connu une époque où aller au Printemps faisait plus chic que d’aller aux Nouvelles Galeries. Mince mais dur. A ce propos, attendez-vous à constater que l’installation à Rouen d’une boutique Nespresso aura de solides et impalpables répercussions sur le goût du café local. Rapporter ses capsules de Paris donnait un certain genre ; tandis que de la place des Carmes, on aura beau dire, le charme ne sera plus le même. Poursuivant, dans cet ordre du subtil, qui se souvient qu’en face de la future et chic boutique, siégeait autrefois celle dite Cafés des Carmes ? Là aussi, dans le fashionable. Mais c’était dans les années Trente.

Ah, disait l’autre, il est des lieux où souffle l’esprit. Que ce soit celui des Rouennais et Rouennaises n’en dispense pas moins d’y apporter un arôme supplémentaire. A preuve cette façade Art Déco que les générations successives ont fini par mettre à bas. C’était la seule qui nous restait. Tant pis. La vie continue et il faut que ça bouge. Ou plutôt : il faut que tout change pour que rien ne change. A preuve le plan concerté pour la disparition programmé du Chai à Vin. Encore un combat sans victoire et sans défaite. Comme la piscine Gambetta ou le restaurant des dockers. Ce qu’on veut nous dire par là c’est que les années Trente sont finies, archi finies. Si l’on cherche à vous faire croire qu’elles vivent encore, c’est en vous faisant prendre des vessies pour des lanternes.

La jeunesse d’aujourd’hui ne doit plus savoir ce que cette dernière expression signifie. Il n’y a plus de lanternes et plus de vessies. Si oui, elles ne nous éclairent guère. Si l’expression perdure, c’est que chaque jour qui passe, par média interposé, l’érige en argument. En se rasant le matin (oui, ça m’arrive) on écoute d’une oreille distraite (pas tant que ça) le monde qui se meut. Bien difficile de croire à ce qui se dit ; et bien difficile de n’en rien croire. Ils l’ont dit disait-on autrefois. Cela disait tout, l’accessoire et le nécessaire. Une lanterne est accessoire, une vessie est nécessaire. Le contraire aussi.

Voilà pourquoi le Café des Chèques postaux n’existe plus. Trop de certitudes. On croit le contraire, mais le comptoir est le lieu le moins flou qui soit. Vous reprendrez-bien un café ? Pas trop serré, merci.

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