LE MONDE | | Par Pierre Le Hir

A l’aube, Serge Bigot, maire de Grandcamp-Maisy, petite station balnéaire du Calvados (1 700 habitants l’année, le double l’été), a été réveillé par l’appel téléphonique d’un employé municipal. La marée avait déposé sur la plage un nouvel arrivage d’algues vertes. Il fallait ramasser sans tarder. Comme la veille, l’avant-veille, le jour d’avant et ceux d’avant encore.
Dès 7 heures, le goémonier – l’engin qui ramasse les algues –, le tractopelle et le camion-benne sont entrés en action, raclant le sable sur plus d’un kilomètre, entre l’école de voile et le terrain de camping, et pelletant sans relâche le tapis spongieux de laitue de mer, comme on appelle ici ces ulves vert tendre tachées de brun et de rouge. Midi n’a pas sonné au clocher que, déjà, huit pleines bennes ont été chargées – près de 150 tonnes bon poids. Et le nettoyage est loin d’être terminé.
« Quand le vent souffle du nord-est, c’est mauvais », soupire Laurent Fossard, agent communal au service des espaces verts, qui reste dans son élément. Depuis la pointe du Hoc, les algues viennent s’échouer en bancs épais dans cette baie nichée entre les plages du Débarquement, Utah Beach à gauche, Omaha Beach à droite. Ce matin, à mer basse, elles s’y déploient à perte de vue. Ici comme ailleurs, les responsables sont connus : les nitrates.
« CA NE JOUE PAS SUR LA FRÉQUENTATION »
Le maire tient un décompte journalier. « Mi-juillet, on avait déjà enlevé 2 348 tonnes, deux fois plus que l’an passé à la même époque. A ce rythme, on va dépasser le record de 2011, où on avait fait 7 179 tonnes sur tout l’été, calcule-t-il. On n’a encore jamais vu ça. » « Il y en avait déjà en 2013, mais là, c’est énorme, confirment deux vacancières venues du Val-d’Oise. Cette mousse verdâtre, ça dissuade les enfants d’aller se baigner ! »
Alors, les bambins en font des guirlandes pour leurs pâtés de sable. « Ici, nous avons des habitués et ça ne joue pas sur la fréquentation, assure la responsable de l’école de voile intercommunale. Mais les enfants râlent un peu pour mettre les pieds dans l’eau. Et pour sortir les bateaux, ça glisse. Il faut faire attention à la sécurité. »
Au bar-PMU, le cafetier-limonadier positive. « La prolifération des algues est due à la chaleur et on ne va quand même pas se plaindre du beau temps, lance-t-il. Et puis, sans algues, pas de bouquet ! » Le bouquet, ou crevette rose, dont la fête annuelle, le 2 août, va rassembler un bon millier de pêcheurs. Il n’empêche. Serge Bigot trouve la situation « préoccupante ». Pour les finances municipales : le ramassage va coûter cette année 50 000 euros – 20 000 euros sur son budget, le reste à la charge de la communauté de communes – et il demande « l’aide de l’État ». Pour l’impact sur le tourisme aussi : « Les gens viennent ici pour se baigner, pas pour avoir les pieds dans la salade… »
SUIVI AÉRIEN DU LITTORAL
Il n’a pas le choix. Quand le front de mer est trop souillé, et jusqu’à deux fois par jour, les ulves sont évacuées vers un pré voisin, pour être plus tard mélangées à de la paille et finir en compost. Ce qui, souligne l’élu, évite les émanations d’hydrogène sulfuré (H2S), à l’odeur nauséabonde d’œuf pourri, et surtout très toxique, que dégage la putréfaction des algues lorsqu’elles sont rejetées en mer.
Grandcamp-Maisy n’est pas le seul site normand à être envahi cette année par la laitue de mer. C’est aussi le cas sur la Côte de Nacre, entre Courseulles-sur-Mer et Ouistreham (Calvados), ou encore à Barfleur (Manche), rapporte Sylvain Ballu, du Centre d’étude et de valorisation des algues (CEVA). Depuis 2002, cet organisme assure, plusieurs fois par an, un suivi aérien du littoral, pour évaluer la progression des marées vertes.
Alors que jusqu’ici, le phénomène touchait surtout les côtes bretonnes, celles-ci sont pour l’instant relativement épargnées, constate l’expert. En revanche, il observe cette saison des secteurs « très chargés » en Normandie, mais aussi sur la côte de Loire-Atlantique, en Vendée – notamment à Noirmoutier –, ou encore sur les îles de Ré et d’Oléron.
EXCÈS DE NITRATES
Explication : « En Bretagne, il s’agit de marées vertes de reconduction, formées à partir des stocks d’algues de la saison précédente, qui se déplacent librement dans l’océan et se reproduisent par fragmentation. Or, en 2013, les proliférations algales ont été faibles. » S’y sont ajoutés un hiver tempétueux, qui a dispersé les algues au large, et de fortes crues, qui ont rendu les eaux littorales turbides, donc plus sombres et moins propices aux floraisons. En Normandie et au sud de la Loire, « il s’agit plutôt de marées vertes d’arrachage, provenant d’algues qui poussent sur les rochers et qui, cette année, ont profité d’un hiver chaud pour prospérer ».
Ce sont ainsi les conditions météorologiques qui régissent les récents flux et reflux d’algues vertes sur les façades maritimes françaises. Mais sur le fond, rien n’a changé. « D’importants développements d’algues touchent de nombreux secteurs côtiers sans qu’une diminution puisse être observée ces dernières années », notait en janvier le Commissariat général au développement durable. Selon cet organisme, « la surface des plages recouvertes varie entre 1 500 et plus de 4 000 hectares selon les années. (…) Entre 50 000 et 100 000 m3 d’algues sont ramassés annuellement. (…) Cela a engendré un coût de l’ordre de 1,7 million d’euros en 2012 ».
Le moteur, outre l’ensoleillement, reste l’excès de nitrates dont se nourrissent les algues. Pour l’essentiel, ils proviennent de l’agriculture intensive bretonne et, à un moindre degré, normande : engrais, fumier des élevages bovins, lisier des porcs et des volailles. Le plan de lutte contre les algues vertes, lancé en 2010, vise à réduire de 30 %, en 2015, les rejets dans huit territoires bretons. Les taux de nitrates ont sensiblement baissé dans les rivières. En Normandie, ils « se stabilisent », relève André Berne, directeur territorial de l’Agence de l’eau Seine-Normandie.
Mais ces nutriments, dont une partie ruisselle dans les cours d’eau avant de rejoindre la mer, s’infiltrent aussi dans les nappes souterraines, pour n’en ressortir que des dizaines d’années plus tard. « Il faudra du temps pour que l’amélioration de la qualité des eaux porte ses fruits, prévient Sylvain Ballu. La bataille contre les algues vertes sera longue. »
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Pierre Le Hir
Journaliste au Monde
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