Je crois me souvenir, c’était il y a des lustres, que le fait de fréquenter certains lieux vous exposait à recevoir prix de vertu ou d’infamie. Certains restaurants, certains bars, quand ça n’était pas certaines gens. Alors, pas plus qu’aujourd’hui, la tolérance et l’indépendance d’esprit n’étaient admises. Encore moins revendiquées. Rien de neuf sur le soleil. Sans doute. Il n’empêche. Vrai aussi que je ne sors plus guère. Que puis-je en dire ? Si, oui, il doit s’agir de gens et de lieux les plus neutres. Transparents, sans saveur ni odeur ? Ça m’étonnerait.
Pour ce qui précède, simple exemple : je crois me souvenir que dans les années Soixante d’un autre siècle, le café Le Métropole (proche de la gare, les deux existent toujours) était le quartier général d’une certaine bonne bourgeoisie locale, du moins sa jeunesse. Pour les étudiants avancés (ceux des Lettres) c’était, comme ils disaient, un bar de fachos. Je gage que cette réputation (surfaite ?) est tombée aux oubliettes. Ainsi coule la source Galaor… et nos amours, etc. Pour une bonne part, y a-t-il beaucoup de fachos dans ce remuant quartier ? A y passer parfois, il me semble qu’il y a surtout beaucoup de clodos. Et encore plus de travailleurs, usagers des trains en partance ou arrivée.
On me dira que l’un n’empêche pas l’autre : être clodo et prendre le train (aux frais de qui vous savez) ; être facho et travailleur. Sur ce dernier point, admettons, d’après ce que j’entends, que la situation sociale pousserait plutôt à être plus l’un que l’autre. Mais ceci m’éloigne de mon propos. Je m’en rapproche pour me souvenir qu’il y avait, on va dire à l’encontre, un second rendez-vous susceptible de vous coudre une facile étiquette. Ce, toujours, notez-le bien, avec autant de vraisemblance. C’était de fréquenter un café à l’enseigne du Petit Bouvreuil (rue du même nom).
Là, c’était le rendez-vous des bolchos. Prétendus tels. Car il faut avoir mon âge pour se permettre de penser (plutôt de croire) qu’on est toujours le bolcho ou le facho des uns ou des autres. Idem pour ce qui est l’état de clodo. Ce dernier, plus facile admettre, cependant. Au vrai le quartier de la gare porte aujourd’hui surtout à l’indifférence (même en ce qui concerne sa vertigineuse bétonisation). Plus bas, la rue Bouvreuil n’est plus qu’un lieu de passage pour bagnoles pressées. S’il n’y a plus de Petit Bouvreuil, y a-t-il toujours des fachos au Métropole ? Jean qui pleure et Jean qui rit.
Qu’est devenue toute cette belle jeunesse dorée ? A la gare, abonnée au Rouen-Paris ; rue Bouvreuil, rangée des voitures (si l’on peut dire). J’imagine que ces braves ont fait des enfants et petits-enfants. Lesquels, à leur tour, fréquentent d’autres bars. Mais de quoi nous parle-t-il ? demande, au comptoir, cette nouvelle jeunesse de bars branchés. J’ai quatre-vingt-trois ans depuis peu. Pour les souvenirs, cela ne prédispose pas à la nuance. Cela me pousserait plutôt à accélérer le rythme et la sécheresse de mes phrases. De fait, ce sera tout pour aujourd’hui.