Les plus anciens d’entre nous (mais là, les vraiment plus anciens) se souviennent de la grande enseigne en forme de lyre qui longtemps figura en point de repère sur l’île Lacroix. Elle localisait une sorte de music-hall réputé, La Lyre. Je vous épargne le début, l’historique et la fin de la chose. Que d’autres s’y collent, pas le temps. Pas le goût, non plus. Disons que ladite lyre (toute de ferraille) disparut en 1965. Ça ne date pas d’hier. Encore moins d’aujourd’hui. De demain peut-être ? Il faut toujours penser à la jeunesse.
Ainsi qui nous dira si, en 2064, un ancien jeune se souviendra d’un grand cylindre de ferraille qui ornait les quais, un peu à la hauteur de l’ancienne préfecture (car elle aussi aura disparu). Ce cylindre en forme de baril de pétrole abritait un genre de panorama de toiles peintes. Quelque chose d’ancien qu’on voulait remettre à la mode. Lancé à grand renfort de communication institutionnelle, ce spectacle ne trouva pas sa place dans le paysage culturel local. Un temps reconverti en rotor (attraction foraine elle aussi oubliée), il servit pendant deux décennies de hangar pour la Société Protectrice des Animaux (les chiens en bas, les chats en haut) puis, prenant l’eau, fut démoli.
C’était en 2036 (ou 37 d’après d’autres sources). C’est loin. Depuis, la force publique a moins de goût pour les initiatives oiseuses. Il est vrai que les événements de 22 et 29 sont passés par là. Dès lors, que dire ? Qu’il n’y a plus de music-hall, plus de toiles peintes et plus de Société Protectrice des Animaux. A présent, on réfléchit et on s’applique. On prend son temps. Toujours. C’est le maître mot : il faut temporiser. Rien ne presse. Ceux qui connurent les anciens temps disent que ça allait plus vite ; ils ajoutent : autrefois. On croit qu’ils se vantent.
Oui, la ville a changé. Elle change. Par exemple, on coupe les arbres. De la fenêtre de ma salle de bains, je pouvais apercevoir un gros arbre rond. Loin, là-bas, au-dessus des toits. Il me paraissait gigantesque, ce qui ne sert à rien. Les tronçonneuses en sont venues à bout. Rien ne résiste à la fureur du service des espaces verts. Les prétextes ne manquent pas. Bref, me rasant le matin, je ne vois plus mon arbre. Il parait que je dois m’en consoler.
Comme je me suis consolé de la disparition de la grande lyre. C’est ce qu’on appelle vieillir. Mouais. Mais vieux depuis longtemps, je ne m’habitue pas. Sur la fin, ça semble même de plus en plus difficile. Je veux dire, les jours. Comme la barbe. Elle aussi pousse en désordre, n’importe comment, avec des buissons et des ramifications que je ne me connaissais pas. Des coupes sombres. Ça déboise, mais mal. Ajoutez à cela que je ne m’habitue pas la mousse à raser en gel. Trois bombes d’avance ! Une promotion, paraît-il. A ce genre de chose, Léone ne résiste pas.
Quelle ville et quelle vie ! Sur le tard, rien ne m’aura été épargné.