Climat : tambours et pipeau

Le Monde.fr |  le | Par Stéphane Foucart

Les spéculations vont bon train sur la récente et spectaculaire conversion de François Hollande à la cause climatique. Sincère prise de conscience ? Manœuvre politique pour se raccommoder avec les écologistes ? Volonté de sauver la fin de son mandat par la mise en majesté d’une thématique rassembleuse, avec l’espoir de voir signé, à Paris en décembre 2015, un accord international historique pour contrer le réchauffement ?

Le président américain Barack Obama et son homologue chinois Xi Jinping après leur déclaration commune sur le climat à Pékin, le 12 novembre 2014.

Interrogé sur la question, le chef de l’État a confié qu’il avait été très marqué par ses entrevues avec des scientifiques membres du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat

(GIEC, Le Monde du 21 novembre). Il a aussi malicieusement déclaré, jeudi 27 novembre, à l’ouverture de la conférence environnementale, que, de conversion il n’y en avait pas eu, puisqu’il était « devenu écologiste dès son arrivée aux responsabilités » – ce qu’un tour d’horizon de l’actualité récente, de Notre-Dame-des-Landes à Sivens en passant par la suspension de l’écotaxe, ne rend pas absolument évident.

Les déclarations et les initiatives se succèdent pourtant bel et bien : suppression prochaine des subventions au charbon dans l’aide aux pays en développement, intervention promise à Bruxelles pour mettre fin, à terme, aux aides européennes aux énergies fossiles et pour une orientation du plan Juncker en faveur de la croissance verte et de la transition énergétique. Sans compter ce fameux paragraphe sur le climat obtenu de haute lutte par la France dans la déclaration finale du dernier sommet du G20.

Méfiance

Il faut pourtant se méfier des effets d’annonce et des conversions brutales, en particulier lorsqu’il s’agit d’environnement : puisque les renoncements y sont en général politiquement peu coûteux, c’est le terrain privilégié des paroles en l’air et des promesses non tenues. Souvenons-nous des mots prononcés en septembre 2002 par Jacques Chirac, au Sommet de la terre de Johannesburg (Afrique du Sud) : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. La nature, mutilée, surexploitée, ne parvient plus à se reconstituer, et nous refusons de l’admettre. La Terre et l’humanité sont en péril, et nous en sommes tous responsables. » L’action de l’ancien chef de l’État n’a, par la suite, rien produit qui fût à la mesure de ces paroles. Sur ces mêmes questions, le mandat de Nicolas Sarkozy a, de son côté, été assez paradigmatique, caractérisé par une inflation verbale aussi constante dans son intensité que versatile dans son orientation.

En matière d’environnement et de climat, les roulements de tambour ne sont souvent là que pour introduire un air de pipeau. Même les accords internationaux, pour spectaculaires qu’ils puissent paraître, doivent être considérés avec méfiance.

Le 12 novembre, la Chine et les États-Unis signaient ainsi un accord bilatéral sur le climat unanimement qualifié d’historique. Historique, le texte l’est indéniablement : c’est la première fois que les deux principaux émetteurs de gaz à effet de serre s’engagent mutuellement sur un plan de réduction chiffré de leurs émissions – sans rien, toutefois, de contraignant. Washington promet de réduire ses émissions de dioxyde de carbone (CO2) de 26 % à 28 % d’ici à 2025 par rapport à leur niveau de 2005 ; Pékin jure que les siennes passeront par leur maximum en 2030, avant de décroître.

Que signifie réellement cet accord « historique », que Barack Obama a qualifié d’« ambitieux mais réalisable » ? Chris Hope, chercheur à l’université de Cambridge (Royaume-Uni) et spécialiste de modélisation des interactions entre politique énergétique et climat, a cherché à le savoir. Il a nourri un modèle de simulation climatique avec les promesses sino-américaines, additionnées de l’engagement européen de réduire les émissions de l’Union de 40 % à l’horizon 2030 – en supposant que le reste du monde poursuive sa combustion de ressources fossiles sans contraintes.

Promesse de désastre

Résultat ? Tout cela se traduit par une probabilité d’environ 1 % de demeurer sous les 2 °C de réchauffement en 2100, par rapport à la période préindustrielle. Ce seuil avait été défini par la communauté internationale en 2009, au sommet de Copenhague (Danemark), comme le seuil de danger. (Précisons que les incertitudes sur la sensibilité du climat au CO2 sont interprétées en termes probabilistes par les scientifiques : il est impossible d’estimer avec un haut niveau de confiance la quantité de carbone qu’il nous reste à émettre pour toucher le plafond des 2 °C. Le chiffre habituellement cité – environ 250 milliards de tonnes de carbone – ne correspond en réalité qu’à une probabilité de 65 % de demeurer sous la limite fixée.)

Pour éviter l’accusation d’écolo-catastrophisme, Chris Hope a reconduit sa simulation avec des hypothèses plus optimistes : non seulement en supposant que la Chine, les États-Unis et l’Europe respecteraient leurs promesses, mais aussi que le reste du monde suivrait le même comportement vertueux. Résultat ? Ces nouveaux paramètres font grimper la probabilité de demeurer en 2100 sous les 2 °C de 1 % à… 1,1 %. Ces estimations doivent être prises avec prudence, n’ayant pas été dûment publiées ; mais elles offrent une idée des ordres de grandeur.

Ainsi, l’accord négocié en secret pendant des mois, signé en grande pompe, est un formidable coup d’épée dans l’eau. Il est bien évidemment important sur le plan politique. Mais – hélas ! – les propriétés radiatives du CO2 n’ont que faire de la politique : selon les calculs de Chris Hope, l’accord sino-américain nous place en réalité, le plus probablement, sur la trajectoire d’un réchauffement de 3,8 °C d’ici à la fin du siècle. Assourdi par les tambours, le monde entier n’a pas réalisé que ce qui venait ensuite était un air de pipeau : ce qui a été accueilli avec tant d’enthousiasme n’était autre qu’une promesse de désastre.

 

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