DLXXVIII.

Ma récente chronique sur les épiceries italiennes locales n’est pas passée inaperçue. Deux lecteurs fidèles ont cru bon de me donner des adresses ; en particulier celle d’une énième enseigne. Elle est sur la place de Haute-Vieille-Tour. Renommée parait-il. Cela s’intitule I Sapori d’Italia (publicité gratuite). Renseignements pris, on me dit la connaître. En bien et en mal. Frais mais cher fut le verdict. Je le crois sans peine. La charcuterie italienne, même rouennaise, ne souffre pas la médiocrité. Ni les pâtes, ni le reste. Il faut sortir son porte-monnaie, voire sa carte bleue. Pour des nouilles ? Ben oui.

C’est que la mangeaille romaine (napolitaine, turinoise, sinon vénitienne) est partout. En piètre qualité ou renommée. Connaissez-vous ici une pizzéria qui en vaille le nom ? Où l’on vous serve de la polenta digne de ses origines ? J’ai autrefois connu une dame (niçoise à l’état civil). Ce terroir lui était incontestable lorsque, un peu partie, elle se mettait à vous injurier en patois local. S’il fut quelqu’un qui savait se tenir aux fourneaux, c’était elle. Toute niçoise qu’elle fut, elle reconnaissait le bien fondé des plats traditionnels d’outre-frontière. Ajoutant souvent : mais la vraie cuisine italienne, c’est la cuisine niçoise.

Ça n’est pas elle qui aurait acheté de la sauce tomate. Ni en pot, ni en tube. Ni du gorgonzola sous vide. De fait, elle n’achetait rien. Elle faisait la cuisine. C’est plus difficile qu’on croit. C’est avec elle que j’ai dégusté les meilleures (et uniques) pâtes aux vongoles et d’autres aux pois chiches. Cette femme savait tout obtenir. Mais quel caractère ! Et quel aplomb ! D’autres défauts ? Oui, et pas des moindres : elle n’aimait pas les hommes. Vous m’entendez à demi-mot ? A l’époque, ça n’était pas courant. Surtout pas revendiqué.

Aujourd’hui c’est banal. Comme la cuisine italienne. Ceci, ajoutera-t-on, n’impliquant pas cela. Si jamais, où irait-on ! La dame en question, son nom ne vous dirait rien, n’était pas cuisinière. Journaliste. De ces journalistes à la mode des années Cinquante, femmes ayant un brin de plume, des relations et d’impérieux besoins d’argent. D’où des articles dans Vogue ou Elle. Aussi au Reader Digest, lequel payait avec plus de conviction que les deux autres. Mais les spaghettis n’ont jamais coûté bien cher.

Il y a longtemps que plantureuse aventurière n’est plus de ce monde (si oui, elle afficherait pas loin de cent ans). Elle fut Rouennaise d’un temps qui n’existe plus. D’autres l’ont remplacées (enfin, pas tout à fait). D’autres faisant la cuisine, aimant les femmes et ayant des grand-mères bergamasques (ou peu s’en faut). Je suis incapable de vous dire ce qu’elle est devenue par la suite. Quoique : il y a une bonne quarantaine d’années, disons celles des soixante-dix, j’ai lu son nom dans le carnet du Monde. Pas à la place du mort, mais à celle de l’annonceuse. Mariée donc, et désormais veuve d’un producteur de cinéma.

Conclusion : dans la vie, il faut savoir se conduire. En commerce, en cuisine, ou en amour. Mais ça, le saviez déjà, non ?

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