DLXLII.

James, ami de toujours, est mort le 17 août. Inhumation le 23. Cancer, comme beaucoup. Nous voici au crématorium. Pour 11h15, a-t-on dit. Chaque minute compte. N’empêche, peu de monde. Comme diraient les journaux : assistance clairsemée. Il est vrai que nous sommes encore en période de vacances. Bon prétexte à quelques-uns pour être absents. James aurait dû prévoir ; ça aurait occupé notre mois d’octobre. En revanche (façon de dire) toutes ses femmes sont là.

D’abord, la dernière, légitime et ultime. Là surtout au bénéfice de la chronologie, pas de la longévité. Pour cette autre catégorie, c’est Geneviève. Toujours aussi guillerette et que tout le monde salue (tandis que l’autre, n’est-ce pas). Geneviève, la vraie, la seule. Ils furent mariés une bonne trentaine d’années. Bonheur habituel. Celui des années premières et fastes. Jeunes et beaux, la consommation des choses en plus.

Puis Jacques rencontra Jacqueline. Jamais j’aurais imaginé. Un divorce compliqué, un constat d’adultère (genre de l’époque) et de nouveau un mariage. Autre temps et autre histoire. Cette fois à Boisguillaume. Le temps d’un peu plus d’une dizaine d’années. Des hauts et des bas, et l’habitude prise (permanente) de voir si l’herbe n’est pas plus verte ailleurs. Parfois vrai, souvent faux.

D’où suite logique (je vous l’avais bien dit) Jacques rencontra Dany. Cette fois, le grand amour ! Surtout la jeunesse retrouvée. Si mon ami approchait de la cinquantaine, la nouvelle (une collègue de travail) dépassait à peine vingtaine. Comme disait la comptable : elle va un petit peu fort ! Oui. Désormais, plus besoin d’adultère, nous en sommes au constat à l’amiable (les avocats restaient sur leurs bonnes mines). La petite (c’est Jacques qui parle) était fine ; le grisonnant fut ravi d’être papa. De fait, on le vit moins dans les bars. Il fallait le soir, être à la maison. Là-bas, fausse chaumière du côté de Roumare.

Il se passa encore une petite dizaine d’années. Et devinez quoi ? Jacques rencontra, etc. Non, vous n’y êtes pas. Jacques retrouva Geneviève. Retour à la case départ ? Pas tout à fait. S’il quitta femme et enfant, le revenez-y perçut par trop le goût amer d’une existence pour rien. Ou : tout ça pour ça. Si Geneviève n’était plus Geneviève, James était toujours James. Enfin presque. Bonne raison pour devenir très malade. Et de partir avec l’infirmière. Celle-ci, plus très jeune, mais accueillante. Et divorcée. Quatrièmes et dernières noces.

Ce jour, la mariée d’il y a trois ou quatre ans était seule. Tout comme était seul ce grand garçon à peine chagriné, flanquée d’une mère impérieuse, à jamais revancharde. J’ai reconnu Jacqueline, un œil et un sourire. Quelles retrouvailles, ici et maintenant. Souvenirs ? Nous avions bien rit lors du constat d’adultère. Il suffisait d’être à deux dans un appartement et d’ouvrir au commissaire de police accompagné du mari de la dame. Dire qu’on a rendu de tels services !

En attendant la crémation, on nous a passé des chansons de Barbara. Si la photo et bonne et Il pleut sur Nantes. Ce jour là, à Rouen, aussi.

DLXLI.

La rue Verte, dans sa partie proche du Chemin de Clères, est tranquille. Peut-être trop. De fait, inquiétante. Maisons sages, maisons vides. Maisons où les vies s’écoulent. Oui, mais en apparence. Je découvre la rue Charles-Angrand (peintre oublié) laquelle enserre une maison à l’abandon. Décor à la Paul Gadenne. Pour ceux qui lisent encore cet auteur. De fait, n’est-ce pas déjà beaucoup pour un quartier ?

Un peu plus haut dans la rue, une maison qu’on restaure (qu’on retape dit-on). Fenêtres ouvertes, les peintres s’activent. Ambiance jeune et décontractée. Ceci laisse supposer une entreprise d’amateurs. Ça s’amuse et parle fort. Dans cet esprit de rigolade, j’entends : Vive Staline ! On va leur botter le cul, aux Russes ! Est-ce assez dire, en cet après-midi d’août 2014 ? Alors qu’on commémore la Libération ou le Débarquement ! Et où la guerre est partout. Bref, jour où on constate, comme définitif, le désenchantement du monde. Qu’il pleuve ou non.

Il y a donc, pour cette jeune peinture, même dans la confusion du temps et des genres, des raisons encore pour s’enthousiasmer. Que faire d’autre en repassant une couche de blanc ? Certes, on s’épargnera une explication de texte, toujours oiseuse. Quel intérêt y aurait-il à entrevoir le pourquoi du comment d’un pareil cri ? A ce stade, Valentine semble posséder des vertus ignorées. Peut-être incontrôlables.

Arrivé en haut de la rue, nous sommes à ce qui était autrefois le Chant des Oiseaux. Lieu-dit. Là, une supérette, un pharmacien, un boulanger. De quoi survivre en attendant la Victoire. A noter qu’il existait ici, autrefois, un cinéma. Il a disparu. L’ensemble immobilier qui le remplace est sans aucun charme. Même pas une série B ou Z. Poursuivons. Quel plaisir pour l’esprit de monter la rue des Quatre-Amis, l’avenue de Nice ou d’atteindre le Mont-Fortin ! Plaisir pour l’esprit, car pour mes jambes de vieillard, l’épreuve est rude.

Il manque, en haut, dans l’allée dite du Panorama, un café champêtre ou l’on pourrait s’asseoir, commander de la bière fraîche, déguster d’excellentes pâtisseries. Le midi, les peintres néo-staliniens viendraient y découvrir « frites maison » et bœuf en daube. Or, croyez-le pas, rien de cela n’existe. Le vide creux d’une lente atmosphère. L’attentisme des jours heureux ? Est-ce à dire que des gens vivent là et ne s’en portent pas plus mal ? Je n’en crois rien. De plus, j’ai des difficultés à trouver un muret pour m’asseoir.

Redescendant des hauteurs, je n’ai pas revu mes peintres. L’Ukraine, le petit père des peuples, et le white-spirit sont remisés. A demain pour les finitions. C’est fou comme ce genre de promenade peut vous mettre le moral à plat. Cheminant, j’ai repensé à Paul Gadenne. Que m’en reste-t-il ? Rentré chez moi, sur la haute étagère, j’ai voulu vérifier une ou deux dates. Ce que dit la quatrième de couverture de Siloé (paru en 1941) : à partir de moyens narratifs simples, l’auteur crée une lourde atmosphère, où s’expriment la solitude de l’Homme et la difficulté de son existence. Oui, c’est bien ce que je pensais.

DLXL.

Il fut un temps où je passais chaque jour rue Orbe. J’y habitais. Suivant les époques, là ou là. Rue, rue des Minimes, des Requis, rue Abbé de L’Épée. D’autres. Tout ce quartier a bien changé. Ni en bien, ni en mal. Le fait est qu’il a perdu sa personnalité. S’en est-t-il forgé une nouvelle ? Possible. J’en doute ce pendant. Il y a des jours, faisant quelque ravitaillement, j’ai comme une sorte de vertige. Devant les rayonnages, entre six marques de sardines à l’huile, laquelle choisir ? Je regrette les Coop de la rue Coignebert où il n’y avait que deux sortes de beurre : frais ou demi-sel. Point barre, comme dit la jeunesse.

Aujourd’hui, l’abondance est partout. Pas pour tous, mais son leurre. Ça suffit pour continuer. Et espérer. D’où (peut-être) ces lamentations répétitives des commerçants locaux voyant leur tiroir-caisse mal en point (à ce qu’ils disent). Eux, espèrent toujours. Que ça va continuer ou que ça va revenir.

Rue Orbe, il n’y a plus de commerces. Une boulangerie, un pharmacien, une supérette (excellente adresse). Un bureau de poste aussi où s’évalue, en file d’attente, la triste misère de notre société. Je vous y conseille un quart d’heure de patience. A condition d’être curieux, vous y apprendrez beaucoup.

Le boulanger a pour enseigne Au péché mignon. Lieu-dit, on s’en doute. L’artisan en place n’est pas un as. Il se contente de gagner sa vie (pas si bien que ça). Sa pâtisserie œuvre dans le moins que moyen. Et au même prix qu’ailleurs (pour les amateurs, rejoignez plutôt la Croix de pierre). Que pensent les collégiens de Fontenelle de ce péché mignon ? Où sont les péchés, où sont les mignons ? Il est à craindre que. Mettez ce que vous voulez dans les points de suspension.

J’oublie de dire qu’il y a aussi, rue Orbe, le commissariat municipal. Le bureau des objets trouvés (où rien ne se retrouve). Les douches publiques aussi. Eau froide et chaude modérée. Mais pourquoi se doucher au commissariat ? Mystère des décisions de nos politiques. Et pourquoi se doucher rue Orbe ? Autre mystère. Comme il y en a tant dans cette rue singulière. A condition d’être en condition. D’avoir de l’imagination. Ou de la mémoire.

Tenez, il y a une bonne trentaine d’années, la rue Orbe perdit ces commerces, nombre de ses habitants, et son âme. Le temps, l’habitude, le renouveau. Au milieu, exista encore un électricien. Petites réparations, achat de prises et pile Wonder. Cet artisan ne tarda pas à fermer. Puis à faire de sa boutique son salon de séjour. L’homme devint malade. Très. La médecine moderne jugea bon de lui couper une jambe. Puis l’autre. Dès lors, casé dans un fauteuil, il passait ses journées devant le défilé des passants. Il suffisait de lui tirer le rideau. Vous en souvient-il, le rideau était un genre de tergal imprimé de multiples Chou Chou ? Le collégien de Fontenelle : c’est quoi des Chou Chou ? Ça, mon vieux, il faut avoir la culture du temps de Salut les copains.

DLXXXIX.

Rue Saint-Romain où le défilé touristique bat son plein. Troupes asiatiques et indistinctes se succèdent sous la houlette de guides à pancarte ou parapluie. Quelle armée ! Nous, autochtones, sommes transparents. Si mitrailles il y a, elles sont pour l’encorbellement typique au meneau intact. Nous ne risquons rien. Midi sonne. La foule s’égaye. Quelques couples, une petite famille. Comme un tiraillement. Papa, j’ai faim. Mangera-t-on ici ? On sent de l’hésitation. Oui, non. Continuons à baguenauder. Enfin, pas moi, qui marche toujours trop vite. D’autres. On tourne rue Croix de Fer (là où, si l’on ment, etc.)

Le magasin de jouets anciens d’Éric Chasset n’existe plus. Retraite (terme militaire). On en a profité pour faire les carreaux. Entendre : laver les vitres, une fois n’est pas coutume. La petite famille de tout à l’heure, court devant. Ou derrière. Me suit, me précède. En particulier le garçon, six ou sept ans. Le genre hyperactif. Ce qu’on nommait autrefois : impossible. Bref, pas obéissant. Le père, énervé : Enguerrand, viens ici ! Je n’ai pu résister : Monsieur, lorsqu’on veut qu’un enfant obéisse, on ne le prénomme pas Enguerrand. Ces parents-là n’ont aucun humour (malheur supplémentaire). Ladite famille se réfugie dans la boulangerie de la petite Marie.

Fin de l’épisode. J’aurais pu développer. Pourquoi Enguerrand ? De préférence à Firmin ou Nestor, valets connus, lesquels n’auraient pas manqué d’obéir. Au doigt, à l’œil. Tandis que l’autre, incorruptible et dédaigneux, ne fournira que des désillusions à des parents aussi incultes et prétentieux. Pourquoi ne pas les avoir suivis chez la Petite Marie ? Entre flan nature et chocolat, le prénom de la gamine m’aurait été offert. Brunehaut, Ermengarde, Théodora ? Il fallait s’attendre à tout.

Reste, tous comptes faits, qu’il était valeureux pour ces précieux parents de leur montrer Rouen cité gothique. Je préfère le brownie a dit Enguerrand. Donc ce sera une formule : jambon emmenthal tarte de saison et sprite bien vert. Et vous pouvez vous installer dehors. L’autre jour, dans les récriminations autour du mauvais esprit touristique, le tenancier des Nymphéas (restaurant faux chic du Vieux-Marché) déplorait la raréfaction de la clientèle. Avec raison, sans doute. Imagine-t-il, le cher homme, qu’Enguerrand and Co soient un peu justes ?

Ou qu’ils aient moins d’appétit qu’autrefois ? J’ai connu une époque, à l’âge requis pour les brownies, où l’on était à table matin, midi et soir (je compte le goûter pour rien). Le midi, au restaurant de la plage à Sainte-Adresse, je mangeais des escargots puis du gigot avec des flageolets. Le soir, à l’hôtel, de la soupe et une omelette au jambon. Un fruit peut-être ? Non, une crêpe au sucre, pour le petit. On me dira que mes parents avaient les moyens et que j’avais bon appétit (je l’ai gardé). Mais aussi qu’on était en pension complète. Bref, un temps disparu.

Tout ça pour dire qu’Enguerrand de Marigny est mort en 1315, et qu’en l’été 2014, il est à craindre que la Petite Marie fasse de meilleures affaires que les Nymphéas. Ceci n’explique pas cela, mais c’est tout comme.

DLXXXVIII.

Une lectrice m’attrape. Elle croit que j’ai dit du mal de son marchand de thé. Je suis à côté de la plaque dit-elle. Encore une durassienne. A côté de la plaque ? Sans aucun doute et, parole, il y a longtemps. Je bois peu de thé, beaucoup de café. Trop d’après mes médecins. Surtout le soir, ce qui m’empêche de dormir. Ce faisant, la nuit, je pense à nombre de choses. Tristes, heureuses ou utilitaires. Ou alors je rallume, et je lis. La vie tranquille par exemple. Puis j’éteins. Le café du soir est toujours là.

J’achète mon café chez Monoprix. Ni cher, ni pas cher. Dans la moyenne. Il y a longtemps que j’ai cessé de fréquenter La Cloche d’Argent, la Ti Tane, ou Cadrincourt (avec particule). Je ne me sers plus de cafetière et de filtre. Trop de tintouin. Et aussi Léone a cassé mon antique Cona. Au vrai, je me suis rangé au Nescafé. Celui réputé Intense. Tout à fait moi. Ailleurs, je regarde d’un œil absent les nouveautés Nespresso et autres machines dispendieuses.

Dommage pour moi car j’aimerais pouvoir encore poser à l’homme moderne. Machine à capsules, petites tasses, variétés des arômes, et moi dans mon costume. Le coup en serait-il rattrapé avec ma difficile lectrice ? Etre une heure, une heure quelquefois, Georges Clooney et con à la fois. Chanson connue. Mais voilà, inutile de s’illusionner. Me restent l’ironie et l’esprit critique. C’est peu, quand on y songe.

D’autant que nos heures sont avares en sujets. La Coupe de monde s’achève, le Tour de France ne viendra pas à Rouen, le pont Mathilde se reconstruit tout seul… Rien qui m’inspire. Je voulais aller voir L’Etourdi dans l’aître Saint-Maclou. La pluie m’en a empêchée. Non qu’il pleuve, mais il allait pleuvoir. Ici, c’est tout comme. Je suis resté chez moi, devant la télévision, m’attendant d’y voir Georges Clooney. Rien, pas même l’ombre. Tant pis, ce sera pour demain.

Mon exemplaire de la Vie tranquille est une édition d’origine (service de presse) achetée d’occasion. Il a appartenu (la première page l’indique) à Annette Jouve. Qui fut qui ? Une durasienne d’autrefois sans doute (le roman date de 1944). Une liseuse, en tous cas. Par les temps qui courent, le genre se fait rare. Où ai-je récupéré ce livre ? Au Clos sans doute. Là où aboutissent tant de réputations et de qualifications. Au rayon brocante, fosse commune des illusions.

Autre commentaire reçu : il parait que je me répète. Le moyen de faire autrement ? Si on trouve que le monde se renouvelle, qu’on me fasse signe. Le fait est que ma chronique marque le pas. Pas au meilleur de ma forme. A l’image de Rouen, sans doute. Notez-vous, comme moi, dans les rues, comme un manque d’entrain, une lassitude, quelque chose tenant du laisser-aller ? J’en parlais l’autre jour avec le balayeur de ma rue. Ah, monsieur, me dit-il, c’est que les élections sont passées ; et d’ajouter : maintenant, ce sera pour Noël. J’en suis encore à me demander d’où il tire cette philosophie.

DLXXXVII.

Je reviens sur les malheurs du marchand de nouveautés Georges Rech. Il vient de fermer boutique. Y revenir, non pour le plaindre ou m’en féliciter, mais pour dire. Il paraît (mais il paraît juste) que le commerce local va mal. La faute au porte-monnaie étriqué (peut-être), à celle d’une clientèle versatile (à coup sûr), et du manque d’emballement desdits boutiquiers. Ces derniers, s’ils font de jolis (ou de gros) paquets, eux ne s’emballent plus guère. Et pour rien. Ou alors si : pour dauber sur nos créatifs municipaux, réputés faiseurs de rien et d’idéologues plus butés que butés (avouons qu’il y a un peu de vrai dans ce qui peut être faux).

Ma grande amie Eva me dit tout le mal qu’elle pense d’Yvon Robert. Professeur, inspecteur et comptable, voilà un homme qui s’arrange du commerce comme d’un mal nécessaire. S’il n’y avait que lui, on irait-on pour acheter nos chemises ? Je vous demande (et lui aussi). Eva a eu ce mot : il ne pense qu’à faire des autoroutes à bus ! Entendez qu’on doit tonner contre les transports en commun, en particulier ceux de nos grandes artères et quais. Prend-t-on le Onze avec un sac Georges Rech ? Vous aimez rire.

Ce qu’il faut, c’est rejoindre sa voiture avec ce sac. Si possible, pas trop loin. Et repartir chez soi, là assez loin, où l’on se parquera. En biais, devant l’entrée du garage. C’est ce que fait le voisin, vu que Clément encombre le garage de trois planches à voile. Mais, bref. Le fait est qu’on traverse la ville sans s’y arrêter. On passe. Et, chacun de nos commerçants, devant sa boutique, regarde passer. Comment déjà chantait l’autre ? On demeure parfois pendant des jours entiers / Tout seul dans sa boutique… Oui. Et il me semble que l’histoire s’achève ainsi : Il vous reste du moins cet amer plaisir-là / Vitupérer l’époque. Ce que font nombre de commerçants. Actifs ou retraités.

A observer la vie locale (et vu mon âge) il me semble qu’on revient à un Rouen de la fin des années Soixante, lorsqu’on ne trouvait ici rien qui vaille. Le maître-mot était : Tu auras ça à Paris. Il s’agissait d’un beau tissu, d’un petit meuble étroit, d’un luminaire plus ou moins scandinave… que sais-je. A Paris, on ne manquait pas d’adresses. A Rouen, elles étaient sinistres. L’après-guerre. Du solide, en tout cas. Ah, disait-on chez Prouhet, madame, avec ça, vous en aurez pour trente ou quarante ans.

C’était bien le problème. Ce vertige bourgeois a fait recette. Un temps. Il ne le fait plus. Clément et sa copine préfèrent se trémousser aux terrasses du jeudi en buvant de la bière dans des gobelets en plastique. T’es garé où ? Là où on peut. Ou prendre le Onze. Encore ? Oui. Autre chanson : Nous n’irons plus chez Georges Rech. Et Eva ne votera plus pour son cher Yvon. Promis, juré, craché. Ne l’avait-elle pas déjà dit la dernière fois ? Il me semble que oui. Ah, les femmes et la mode !

DLXXXVI.

Déjeuner avec Eva. La scène se passe sur la dalle de l’Espace dit du Palais, en terrasse. Ne disons rien de ce qu’on mange, ni de ce qu’on paie. L’un vaut l’autre, guère plus. Du reste, inutile de s’en faire, nous sommes invités par le patron. Ce que c’est que d’être connu. Et puis, entre compères commerçants, il faut s’apprécier. La conversation roule sur les sujets du jour. Le temps qu’il fait, celui qu’il devrait faire et celui qu’il faisait autrefois. Ça et d’autres, moins sérieux. Ou moins urgents. En particulier le commerce local, sujet qui tient à cœur à tous, Eva et moi y compris.

Personne ne s’en rend compte (surtout pas moi) mais la fermeture de la boutique Georges Rech est vécu ici comme une sorte de catastrophe. La boutique susdite se trouve (se trouvait, il s’agit d’un présent conjugué au passé) rue Beauvoisine. Dans cette partie indistincte de rue menant à la fontaine de la Crosse, à la fois rue Beauvoisine mais plus surement rue des Carmes. Secteur perdu d’après Eva. Fini, terminé. Comme le reste du centre ville. Ce qu’on nomme le carré magique. Ce périmètre là où il suffit (suffisait) d’ouvrir une boutique pour y faire des affaires d’or. Ce carré, à l’encontre de ceux de chez Hermès, se rétrécit.

Encore plus dira-t-on. Ce centre commerçant n’est plus qu’un bazar pour de chaine de distribution à plus ou moins bon marché. La bourgeoise locale (prétendue telle) ne s’habille-t-elle plus ? Du moins, plus en Georges Rech. Vrai qu’à observer le monde qui arpente nos voies, on ne voit pas en quoi il s’habille. Moins on en a à pas cher sur le dos et mieux on se porte. Idem pour ce qu’on a dans l’assiette. Tout à l’avenant. On appelle ça la crise. On s’en doute, la faute au gouvernement.

Ou à la municipalité. En particulier ici où, suivant les raisons d’Eva, si une boutique ferme (met la clé sous la porte) c’est qu’Yvon est nul. Attention, incise : l’important, on s’en doute, n’est pas qu’il soit nul, mais qu’il soit Yvon. Distinction rouennaise. Si on vous parle du maire, dites Jeannot, Yvon, Valérie ou Pierre. Votre parole aura plus d’autorité. Et par là même, plus de distance. Ainsi, au dessert (deux boules, chocolat pistache) il est préférable de dire : j’aime bien Yvon, mais là-dessus, il est nul. Le prénom peut être changé, mais le nul restera.

Pourquoi Georges Rech quitte-t-il Rouen ? J’imagine qu’il ne le sait pas lui-même. Et que ce personnage, s’il existe, dans son lointain bureau, ignore qu’un certain Yvon (s’il existe) veut sa perte. Ce qu’il n’ignore pas, c’est qu’Eva ne s’habille plus chez lui (où elle n’y s’est jamais habillée). Ça, son mauvais chiffre d’affaires le lui rappelle assez. De fait, il a préféré arrêter les frais. Moi aussi.

Comment dit-on dans Le Médecin malgré lui ? Voilà pourquoi votre fille est muette. Voilà les Sganarelle de notre temps : pourquoi Georges Rech ferme ? Parce qu’Yvon est nul. Alors ? Rien. Le temps des vacances.

DLXXXV.

Passant rue des Carmes, j’aperçois sur un des piliers, un de ceux un peu avant d’entrer chez Hema, l’inscription : Quelle connerie la guerre. En dessous de la citation, mention de celle de l’auteur : J. Prévert. Reconnaissons que la poésie, la politique, et l’esprit d’à-propos sont ici comblés. On imaginera un professeur agrégé (tout de même) faisant ce qui reste de soldes, et découvrant le message : il se dira qu’il n’œuvre pas pour rien. Ce qui m’amuse surtout, c’est l’ellipse du prénom. Pourquoi le scripteur a-t-il pris la peine de ne pas l’écrire en entier ? Oh, se dit-il, tout le monde sait que Prévert, c’est Jacques.

Ah non, aurait pu dire l’accompagnateur (ou trice) il y a aussi son frère, Pierre. Que de choses on apprend au lycée ! Du coup, aux fins de ne pas égarer les passants, notre revendicatif barbouilleur a ajouté un simple J. Ce garçon (c’en est un, sans conteste) a l’art du compromis. D’un tempérament volontaire, ne mâchant pas ses opinions, il sait cependant rester délicat. Pour moi, il habite Bois Guillaume et adore ses parents. Il vient de passer son baccalauréat (pas question ici de bac et encore moins de bachot), donc il a étudié Barbara. De ce fameux poème fameux, il a perçu qu’on s’y aimait, tout en déplorant le temps de chien qu’il y fait.

J’imagine (je suis seul à maudire ce réel) que ce garçon est révolté par le monde tel qu’il est. S’il lit quelques journaux, se promène sur Internet, regarde la télévision, il ne trouve qu’un vieux poème un peu éculé (un peu surfait) pour avertir de sa révolte. Pourquoi choisir ce pilier pour l’exprimer au feutre gras ? Mystère. Je ne sais rien des professeurs de français du lycée réputé désormais Pierre Corneille. Si on allait, de mon temps, à Corneille, on a cru bon d’indiquer, de façon plus officielle, le prénom dudit. Comme Prévert eu un frère, Corneille en eu un aussi. Il se nommait Thomas.

Ce garçon, moins chanceux (peut-être) fut toute sa vie jaloux des succès de son frère. Ecrivant comédies et tragédies, il dédaigna la chanson et le cinéma, matières où (peut-être) il se fut illustré. Si c’était à refaire disait-il. Hélas, on le sait, et je m’épargne les points de suspension. La sentence vaut pour nombre de guerre. Une fois la victoire (ou l’armistice) obtenue, combien de combattants regrettent les heures de la mobilisation !

A ce propos, ne trouvez-vous pas qu’on nous bassine un peu trop avec la Grande Guerre ? Vrai, né en 1931, j’ai l’impression de revivre mon enfance. A quand la chambre bleu horizon, les croix de feu, et le salut respectueux au drapeau ? Je vous vois venir : Mon cher, nous y sommes déjà, lisez donc les journaux. Pas faux. Voilà pourquoi il est plus que regrettable de lire sur les murs de notre belle ville des citations plus ou moins littéraires, mais à coup sûr anarchistes. Quelle connerie la guerre. Belle mentalité que celle de la jeunesse-là ! Ah, ouiche, ça promet.

DLXXXIV.

Autre manie actuelle, celle du tourisme culturel à la sauce moyenâgeuse. Tout y passe, de Jeanne d’Arc à la ruine gothique en passant par le faux vrai Robert le Diable. A coup de chèques-vacances, on combat à l’épée, on s’exerce à cheval, on enlumine à qui mieux mieux. Qu’importe que tout soit indifférencié, l’important est dans la bannière armoriée. Il y a quelques décennies, on allait (de manière un peu contrainte) se recueillir sous des cloîtres habités. On y croisait six ou sept moines. On lorgnait chapelets, tonsures et sandales. L’hiver, disait-on, brr, ils doivent avoir froid. Oui, mais ils croyaient dans leurs rôles. Tout était dit.

Où sont nos pieux religieux ? Sous vos yeux, ils sont devenus intermittents, crachent du feu et jouent de l’arbalète. Avis : la chapelle est fermée, on y range les accessoires. Passez le pont-levis, voyez la cour, vous y retrouverez les familles. Au bas des gradins, voici les jongleurs, les forgerons et les dames qui filent. Des chevaux aussi. Qui vont au pas. Ils jouent le jeu. Se souviennent-ils que leurs grands-pères trottaient sous Kid Carson ? C’était autrefois, du temps de la foire exposition, lorsque celle-ci se passait sur l’île Lacroix.

La cotte de maille a remplacé la chemise à carreaux. Comme on dit : c’est générationnel. Ça passera puisque tout passe. On en reviendra. Oui, du moyen-âge aussi. Avant qu’il revienne (il revient toujours). On dit que le temps passe. Avouez qu’il faut être de bonne composition : on a souvent l’impression qu’il fait du sur-place. Plus personne ne va voir le gisant de Richard Cœur de Lion dans la cathédrale (oui, parfois des Anglais). Et dans six mois, tout le monde cavalera à l’historial Jeanne d’Arc (sauf les Anglais, off course).

On se bousculera à la boutique, faisant queue aux produits dérivés. Autant la pucelle a été au purgatoire (dit magasin des accessoires), autant elle reviendra sur le devant de la scène. Espérons que ça ne soit pas trop tard. La mode étant se qui se démode, une fois l’historial johannique ouvert, plus personne ne voudra voir Domrémy, Chinon ou Orléans. On sera passé à la cuisine paléolithique ou à la méditation variative. Putain, c’est pas vrai ! s’exclamera Laurent F***. Oui, avec raison. Le métier d’animateur n’est pas simple. Un coup, il leur faut ça, un coup, autre chose. De vrais gosses.

L’été en ville vous offre des impressions troublantes. Tant de Chinois, de Portugais, d’Allemands ! Que de pantalons courts, de parapluies et d’appareils photos ! A chaque coin de rue, on frémit de croiser Jacques Tanguy. Il s’arrête : on l’admire. Il parle : on le vénère. Si le touriste n’est pas difficile, que dire du Rouennais ! Ce conférencier devenu historien par la grâce d’on ne sait qui, étend son magister. En secret, on le méprise ; en officiel, on feint d’y être attaché. Encore une victime de ce qu’on nommait autrefois la bourgeoisie. Il a fallu se convaincre qu’il s’agissait tout au plus de ceux qui avaient un avis. Ça n’est pas si courant.

DLXXXIII.

Que faire en cette période estivale, sinon s’ennuyer. Pas trop, un peu tout de même. Que faire, sinon lire. On le sait, la lecture sauve de tout. Oui, mais voilà, c’est les vacances, les bibliothèques sont fermées. Pas toutes, un peu tout de même. Notre municipalité veille aux horaires souples et variés ; lorsqu’une ferme, l’autre rouvre (dans le sens que vous voudrez). C’est la variété dans la continuité. Là, le socialisme est admirable.

Que faire dans une bibliothèque fermée ? Rien, sinon laisser les livres se reposer. Mais aussi classer, ranger, penser. Réfléchir à de futurs achats, peut-être songer à des retraits regrettés. En tout cas, s’interroger sur ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire. Du ménage ? Pas trop, un peu tout de même. Les livres supportent bien la poussière. Le calme aussi. Et l’absence de lecteurs, ce qu’on nomme la pesanteur du monde. Chose pour laquelle, sans doute, les bibliothécaires s’ennuient. En vacances ou au travail. On en voudra pour preuve la cohorte qui opère (parait-il) à celle intitulée (hélas) Simone de Beauvoir, sise à Grammont (réputé pôle culturel).

Celles-là (ou ceux-ci) se sont mis en tête de se divertir. Il s’agit de battre un record. Soit, comprenne qui pourra, de faire tomber des livres. Sur le modèle des dominos, des Lego (marque déposée) ou des Chinois lors du 32e congrès, de s’aligner à la queue leu-leu, en ordre et le plus loin possible, puis d’une pichenette, renverser la vapeur en guettant les sinuosités harmonieuses. Si ça réussit, ça sera filmé. Et on sera les premiers du monde. Mieux que les Polonais, déjà détenteur d’un titre de même acabit. C’est dans le journal.

On s’en doute, nous sommes tous aux aguets. Ah, on va rigoler ; pour être sympa, ça va être sympa. Ce genre d’exploit nécessite surtout de l’enthousiasme, quelques tee-shirts mouillés, et une bonne dose de niaiserie. De fait, c’est la bibliothécaire sartrienne (dite responsable de l’établissement) qui s’y colle : L’idée c’est de désacraliser le livre, de donner une autre image de la bibliothèque, dépoussiérer tout ça… (Paris-Normandie, mercredi 23 juillet, page 8). Ces propos, tenus en 2014 (à peine croyable) n’excusent rien. Cette intermittente du spectacle vit et respire au seuil des années Quatre-vingt. Ou Soixante-dix. Vrai, elle croit qu’elle sert encore à quelque chose. Si oui, elle s’efforce d’en donner la preuve. Pour le résultat qu’on sait.

Il ne suffit plus d’être gardien de nuit. Il faut être aussi motocycliste. Ou soprano. Ou ergothérapeute. Une autre image de la bibliothèque ? Il y a longtemps que c’est fait. Avec les errements qu’on connaît. Dire qu’il y a des citoyens qui veulent encore lire ! Et des livres qu’on leur prêterait ! Pourquoi pas Les Mandarins, pendant que vous y êtes ? Ou Les Bouches inutiles ? Ah, non celui-là, on sait où il est.

Que faire des livres ? Les lire. Les relire. Les prêter, les donner, les vendre. Les conserver aussi. Ça peut toujours servir. La lecture sauve de tout ? Oui, entre autres, de la bêtise.

DLXXXII.

A propos des chèques, j’ai oublié de dire qu’il fut un temps où avoir un compte aux PTT marquait mal. Ça faisait pauvre. Sortir son carnet, signer un chèque, ce geste révélait le client besogneux, le gars sans envergure. Bref, la basse classe. Avoir un compte postal équivalait à n’avoir rien. Par contre, jouer du Crédit Lyonnais ou de la Société générale, alors là, pardon, cestuy là était des nôtres. Certes ce genre de distinction existe toujours, mais plus du côté du chéquier. Quoique, à tout prendre, à y regarder de près, oui. Dans le subtil plus que subtil, la distinction, plus elle se cache, plus elle s’exhibe.

Ainsi au restaurant, au cinéma, ou dans les grands magasins. J’ai connu une époque où aller au Printemps faisait plus chic que d’aller aux Nouvelles Galeries. Mince mais dur. A ce propos, attendez-vous à constater que l’installation à Rouen d’une boutique Nespresso aura de solides et impalpables répercussions sur le goût du café local. Rapporter ses capsules de Paris donnait un certain genre ; tandis que de la place des Carmes, on aura beau dire, le charme ne sera plus le même. Poursuivant, dans cet ordre du subtil, qui se souvient qu’en face de la future et chic boutique, siégeait autrefois celle dite Cafés des Carmes ? Là aussi, dans le fashionable. Mais c’était dans les années Trente.

Ah, disait l’autre, il est des lieux où souffle l’esprit. Que ce soit celui des Rouennais et Rouennaises n’en dispense pas moins d’y apporter un arôme supplémentaire. A preuve cette façade Art Déco que les générations successives ont fini par mettre à bas. C’était la seule qui nous restait. Tant pis. La vie continue et il faut que ça bouge. Ou plutôt : il faut que tout change pour que rien ne change. A preuve le plan concerté pour la disparition programmé du Chai à Vin. Encore un combat sans victoire et sans défaite. Comme la piscine Gambetta ou le restaurant des dockers. Ce qu’on veut nous dire par là c’est que les années Trente sont finies, archi finies. Si l’on cherche à vous faire croire qu’elles vivent encore, c’est en vous faisant prendre des vessies pour des lanternes.

La jeunesse d’aujourd’hui ne doit plus savoir ce que cette dernière expression signifie. Il n’y a plus de lanternes et plus de vessies. Si oui, elles ne nous éclairent guère. Si l’expression perdure, c’est que chaque jour qui passe, par média interposé, l’érige en argument. En se rasant le matin (oui, ça m’arrive) on écoute d’une oreille distraite (pas tant que ça) le monde qui se meut. Bien difficile de croire à ce qui se dit ; et bien difficile de n’en rien croire. Ils l’ont dit disait-on autrefois. Cela disait tout, l’accessoire et le nécessaire. Une lanterne est accessoire, une vessie est nécessaire. Le contraire aussi.

Voilà pourquoi le Café des Chèques postaux n’existe plus. Trop de certitudes. On croit le contraire, mais le comptoir est le lieu le moins flou qui soit. Vous reprendrez-bien un café ? Pas trop serré, merci.

DLXXXI.

Puisque nous en sommes aux souvenirs et à Saint-Sever, on aura peine à croire qu’il exista, un temps (assez long), un café à l’enseigne du Café des Chèques Postaux. D’abord parce qu’il n’y aura plus de café, plus de chèques et encore moins de postaux. C’était où ? Avenue de Bretagne, puisque vous voulez tout savoir. Au début, à partir de la place Joffre, sur la gauche, pas très loin de chez Rank Xerox. Vous dire si on parle d’archéologie ! A peine croyable de dire qu’il exista aussi ici une agence Rank Xerox.

Un café ordinaire, dans la note du temps, avec beaucoup de formica et des plantes vertes. De grands miroirs. A cet endroit de l’avenue et de la place, le soleil donne à plein dès qu’il est 10 heures. Temps idéal pour que les caoutchoucs rendent. Celui-là était phénoménal. Mais pas tant que celui de La Caravelle, non loin, sur la place. Les cafetiers d’aujourd’hui ne s’occupent plus de plantes vertes. Ils préfèrent débiter de la bière rouge Chimay et des sandwichs thon-crudités.

Pendant ce temps mon boulanger propose des carottes râpées, des éclairs au Nutella et du soda en canette. Il nomme ça des formules. Presqu’en face, mon pharmacien vend de la teinture pour cheveux et des tétines parfumées à la fraise. Pour l’avenir, il faudra noter qu’il fut une époque où un métier en était un. Au passage, ceci explique peut-être pourquoi les comédiens manifestent. Mais ça, il faudra nous l’expliquer. J’y viendrai.

Aux Chèques Postaux, Maïté venait prendre son café. Mon p’tit noir. Ce, ajoutait-elle, avant d’y retourner. C’est qu’elle mangeait à la cantine et qu’on n’était pas entré (pas encore) dans l’ère des distributeurs. Même pas le temps d’enlever sa blouse (un peu beige, un peu maronne). Heureux temps que celui où, sans aucun diplôme, on vous employait à pointer chèque sur chèque pour un salaire sans excès.

Et que la cantine ne coûtait rien. Ou si peu. Mais Maïté, elle, voulait autre chose. Faire de la danse. Ce pourquoi elle se ruinait en cours particuliers chez Béatrice Mosena. Pour pas grand-chose. Car Maïté ne fut jamais danseuse. Ou dans un genre qui nous échappait. Elle rejoignit, au lendemain de Mai 68, loin des chèques, un village en perdition du côté de la garrigue. Là où le ciel n’est jamais marron ni beige (couleur particulière qu’avaient les enveloppes des chèques postaux). La patronne du café, on le devine, s’en consola. Une de partie, dix de retrouvées.

Il me semble que ce fameux café n’existe plus. Sans dote remplacé par une banque, une boite d’intérim ou d’assurances (ce qui revient au même). Tout comme La Caravelle, les caoutchoucs, et sans doute Maïté dont je n’ai plus jamais eu de nouvelles. Un peu plus jeune que moi cependant. Existe-t-elle encore en méridionale ? Pas sûr. A-t-elle une petite-fille qui pratique la danse ? Etc.

Comme le temps passe disait-on autrefois. Je pensais que l’important était de savoir comment il passait. A bien y réfléchir, il se peut que les commerçants seuls connaissent la réponse.

DLXXX.

A en croire la radio, nos bacheliers intéressent les banques. Reçus, avec ou sans mention, ils auront un compte courant ouvert à leur nom. Parfois y ajoutera-t-on, royal, un pécule incitatif. Somme toute, de bons résultats scolaires vous ouvrent toujours la voie de la réussite. La morale est sauve. De là à conclure que le capitalisme a du bon, seuls les recalés y verront à redire. Lorsque j’étais jeune (il y a longtemps), il me semble que la Caisse d’Epargne de Rouen (alors rue Louis Ricard) ouvrait aux couronnés de l’école communale, un frais livret avec un petit quelque chose. Cette tirelire (sans cochon) assurait de belles perspectives. Pour la suite (et la fin), elle était alimentée par la municipalité. Si on apprenait bien.

Las ! L’initiative citoyenne a fait long feu (Yvon, on n’a plus un rond). Quelle soit relayée par nos généreux banquiers ne consolent de rien. Seul le temps passe. Et pour un café pas trop fort (de fait, de moins en moins). Mais il y a mieux : je lis dans le journal qu’un astucieux bouquiniste rouennais, connu sur la place, propose à tout nouveau bachelier, de venir dans sa boutique et, diplôme en main, d’y choisir un livre de poche. Ça vous en bouche un coin, hein ! Trouvez-moi un commerçant plus désintéressé que celui-là ! Ou que celui-ci, c’est tout comme. Et sûr de soi, par-dessus le marché.

Il paraît qu’on ne lit plus (ce que disent les statistiques). Raison de plus pour saluer l’initiative méritante de ce bouquiniste altruiste. Combien de neufs bacheliers iront chercher leurs précieux volumes ? N’importe, la qualité remplacera la quantité. Comme au Monopoly : rendez-vous à la librairie sans passer par la banque. Ou le contraire. Dites, d’occasion, un livre de poche, par les temps qui courent, ça doit bien coûter 50 centimes. Au Clos Saint-Marc, c’est même les trois pour 1 euro. Les livres, dit le barbu, c’est lourd et ça se vend pas ! Autant alléger le cartable des chers petits.

Donc, voilà, on se débarrasse d’invendus invendables et on se constitue une sympathique publicité. Ce clair calcul a échappé aux banques qui se voient, elles, taxées du mercantilisme le plus répugnant. A tort ou à raison, ce n’est pas la question. J’ai dîné avec un agrégé (difficile de refuser) qui n’en démordait pas : les banques, c’est des pourris ! Sans doute, mais faut-il généraliser en mauvais français ? Notre bouquiniste roublard garde ses Pléiades au chaud (sans vrai risque pour ses comptes) et bazarde ses poches numérotés à bon compte.

Cette façon élégante de sortir ses poubelles pourrait être appelée à un bel avenir. Ça fait à la fois écolo, cultureux et dans la norme participative du temps. Hélas, malgré la bonne volonté et le copinage de la presse, il est à craindre que l’initiative soit superflue. As-tu passé chez l’ bouquiniste ? demanda son père. Non, papa, à la banque répondit le fils. Bien malin qui nous dira, des deux, lequel est au mieux dans l’air du temps. Votre avis ?

DLXXIX.

Histoire de voir (et savoir) je suis allé à Saint-Sever pour me faire une idée de ce qui nous attendait place des Emmurées. C’est encore un peu tôt. Certes, ça ressemble au visuel promis. Moins la couleur et le dynamisme des bureaux d’études. A force, le bel esprit rouennais imprimera sa marque et nous serons alors loin du projet. Déjà, regardant la place, à droite, on aperçoit un bloc du plus bel effet. C’est la cahute du placeur, homme craint et respecté par qui déballe ou veut déballer.

Donc je suis là trop tôt. Moi qui arrive souvent trop tard, cette presse ne me ressemble pas. Pas eu le courage d’aller faire un tour dans le centre commercial. Pour imaginer ce qui reste du cadavre du défunt théâtre Duchamp-Villon, merci bien. Encore un beau ratage municipal, celui-là. Après l’Océade ou le Chai à Vins, nos créatifs décideurs se complaisent aux ruines accusatrices. Encore faut-il la mémoire de quelques-uns (moi et quelques autres) pour affiner le ressouvenir.

Prenant le chemin du retour, j’ai eu une pensée pour le vieux cinéma Olympia, pour la Brasserie Alsacienne et le bar Le Locarno. Voilà qui suffit à ma renommée. Traversant le pont, j’ai jeté un coup d’œil sur ce qui se prépare sur le quai bas. Là aussi, les travailleurs s’activent à l’achèvement. De loin, ça semble clair et simple, lumineux aussi sous le soleil. Ce sera fini pour demain. Ou aujourd’hui. A Rouen, ce dernier dure tant qu’il peut (qu’il pleut ?). Souvent pas longtemps.

Au passage du pont, un dernier sort aux horreurs de Jean-Marc De Pas, risible Rodin stipendié de la mouvance socialiste. Son indéniable succès me rappelle la réplique fameuse attribuée à plusieurs humoristes de l’époque 1900 ; à l’injonction critique : le public aime ça, l’auteur malheureux répondait : il est bien le seul. Et moi donc !

Qui se souvient des halles genre Baltard au Vieux-Marché, place Saint-Marc et aux Emmurées ? Jean Lecanuet cherchait surtout à nous les faire oublier. Les regrette-t-on ? En admettant que oui, qu’en ferait-on de nos jours ? Comme on ne fera rien des quelques constructions déjà vacantes des décennies précédentes. Oubliez-les, nous avons d’autres projets disent nos mousquetaires. On me reproche d’être pessimiste et surtout négatif, mot définitif.

Parce que j’ai été malheureux. En amour, en architecture, en politique. A chaque fois, déçu. Désormais, ce temps n’est plus le mien. Je rate toutes mes liaisons. Au fil des jours, je sens que ça va casser ou que ça casse. Pas à pas. Exemple parmi d’autres : l’autre jour, au restaurant, arrivé au dessert, on m’annonce qu’il n’y a plus de riz au lait. Au grand dam des convives et de la serveuse, j’en ai fait toute une montagne. Comme on dit : un chocolat ou un réveillon. Se mettre dans un état pareil ! Pour un dessert ! Ce n’est pourtant pas grand-chose un riz au lait.

Non, vrai, pas grand-chose. Mais alors, les quais non plus, la vague des Emmurées itou. Et Jean-Marc De Pas, alors ? Encore moins.

DLXXVIII.

Ma récente chronique sur les épiceries italiennes locales n’est pas passée inaperçue. Deux lecteurs fidèles ont cru bon de me donner des adresses ; en particulier celle d’une énième enseigne. Elle est sur la place de Haute-Vieille-Tour. Renommée parait-il. Cela s’intitule I Sapori d’Italia (publicité gratuite). Renseignements pris, on me dit la connaître. En bien et en mal. Frais mais cher fut le verdict. Je le crois sans peine. La charcuterie italienne, même rouennaise, ne souffre pas la médiocrité. Ni les pâtes, ni le reste. Il faut sortir son porte-monnaie, voire sa carte bleue. Pour des nouilles ? Ben oui.

C’est que la mangeaille romaine (napolitaine, turinoise, sinon vénitienne) est partout. En piètre qualité ou renommée. Connaissez-vous ici une pizzéria qui en vaille le nom ? Où l’on vous serve de la polenta digne de ses origines ? J’ai autrefois connu une dame (niçoise à l’état civil). Ce terroir lui était incontestable lorsque, un peu partie, elle se mettait à vous injurier en patois local. S’il fut quelqu’un qui savait se tenir aux fourneaux, c’était elle. Toute niçoise qu’elle fut, elle reconnaissait le bien fondé des plats traditionnels d’outre-frontière. Ajoutant souvent : mais la vraie cuisine italienne, c’est la cuisine niçoise.

Ça n’est pas elle qui aurait acheté de la sauce tomate. Ni en pot, ni en tube. Ni du gorgonzola sous vide. De fait, elle n’achetait rien. Elle faisait la cuisine. C’est plus difficile qu’on croit. C’est avec elle que j’ai dégusté les meilleures (et uniques) pâtes aux vongoles et d’autres aux pois chiches. Cette femme savait tout obtenir. Mais quel caractère ! Et quel aplomb ! D’autres défauts ? Oui, et pas des moindres : elle n’aimait pas les hommes. Vous m’entendez à demi-mot ? A l’époque, ça n’était pas courant. Surtout pas revendiqué.

Aujourd’hui c’est banal. Comme la cuisine italienne. Ceci, ajoutera-t-on, n’impliquant pas cela. Si jamais, où irait-on ! La dame en question, son nom ne vous dirait rien, n’était pas cuisinière. Journaliste. De ces journalistes à la mode des années Cinquante, femmes ayant un brin de plume, des relations et d’impérieux besoins d’argent. D’où des articles dans Vogue ou Elle. Aussi au Reader Digest, lequel payait avec plus de conviction que les deux autres. Mais les spaghettis n’ont jamais coûté bien cher.

Il y a longtemps que plantureuse aventurière n’est plus de ce monde (si oui, elle afficherait pas loin de cent ans). Elle fut Rouennaise d’un temps qui n’existe plus. D’autres l’ont remplacées (enfin, pas tout à fait). D’autres faisant la cuisine, aimant les femmes et ayant des grand-mères bergamasques (ou peu s’en faut). Je suis incapable de vous dire ce qu’elle est devenue par la suite. Quoique : il y a une bonne quarantaine d’années, disons celles des soixante-dix, j’ai lu son nom dans le carnet du Monde. Pas à la place du mort, mais à celle de l’annonceuse. Mariée donc, et désormais veuve d’un producteur de cinéma.

Conclusion : dans la vie, il faut savoir se conduire. En commerce, en cuisine, ou en amour. Mais ça, le saviez déjà, non ?

DLXXVII.

Comme une épidémie. On va faire une course, on ouvre le journal, on déambule au marché. A chaque occasion, on apprend la mort de quelqu’un. Ou l’agonie. Ou la récidive (chère aux cancérologues). Passée la stupeur (mais je m’y attendais), on prend l’air désolé, on se congratule, on s’estime heureux. Après les condoléances et l’instant philosophique (nous sommes peu de choses !) viennent les phrases toutes faites. L’une d’elles me rend perplexe : à plus tard, et espérons-le, dans d’autres circonstances. Pourquoi se dirait-on trois mots ailleurs qu’au cimetière, à l’église ou dans la rue ?

Certes, conventions, mais sortant de l’hôpital, j’avoue être plus exigeant. Notez que c’est pareil pour la télévision. Période d’été, pas un programme potable. La plupart du temps, rediffusions de vieilleries. Cinéma ? Bof. Concert ? Passons. Théâtre ? Ce n’était que Molière, etc. Restent les inhumations, cérémonial classique, à toutes épreuves. Ou les vacances. Tenez, des amis pas encore morts, me proposent de m’héberger dans leur villégiature. A trop jouer le convalescent, voilà ce qu’on récolte.

La chose se passerait, sans accent, dans le Midi. De celui où il ne fait pas trop chaud. Sur les hauteurs et éloigné (promis juré) des festivals. Pour me plaire, on ne fera rien, sinon se reposer. La bibliothèque est vaste, je pourrai lire. Et à défaut de Paris-Normandie, j’aurai le Midi Libre (ou prétendu tel). On mangera dehors m’assure-t-on. J’ai cru percevoir que c’était comme une obligation locale. Barbecue ? C’est à craindre. Je sens que mon état de santé va m’empêcher d’accepter. A tort sans doute.

Rouen l’été n’est pas si folichon. Même, par endroit, sinistre. Excepté rue Saint-Romain où on s’active à la finition du Mémorial Johannique. Pas si grand, pas si cher. Là encore, la montagne va accoucher d’une souris. Pour l’heure, les maçons (les vrais) fignolent. L’autre jour, je m’attardais à les regarder. En tant que vieux monsieur, j’ai le droit. Que de sérieux ! On voit qu’ils travaillent pour la gloire patrimoniale, historique et touristique. On s’attend presque à ce qu’un chapelain sorte et les en bénisse. A défaut d’être payé ? Hé, sait-on jamais ?

L’autre jour, au crématorium, coup de théâtre (c’est de saison). Discours, re-discours, hommage, re-hommage, et pour finir, alors que rien n’y prédisposait l’assistance (pas plus que le mort), un membre de la famille a voulu dire le Notre Père. Et qu’on le dise avec lui. Aidez-moi, plaidait-il. La chose était pathétique. Mais entre gens bien élevés, n’est-ce pas. Au moins, en voilà un qui n’était pas dans le conventionnel.

Au sortir, une vieille connaissance m’apostropha : qu’est que c’est que ce Notre Père ? Ils ont changé la fin. J’opinais. Oui, ce n’est plus la banale prière d’autrefois. On dirait qu’elle a viré protestant. Ça fait plus chic. Plus musclé. Moins béni oui oui. Enfin, façon de dire. Redescendant le rue Francis-Yard, ça m’est venu comme ça. Eux seuls ont raison. Voilà comment le monde avance : en changeant la fin. A y repensez, comme pour l’Historial, vous verrez, eux aussi, ils changeront la fin.

DLXXVI.

Qui se souvient qu’il exista, de longtemps, une grande épicerie italienne rue Saint-Vivien ? Pas grand monde, j’imagine. De ce quartier, on préfère mettre désormais en avant la mémoire ouvrière, le côté classes laborieuses classes dangereuses. Dockers, insalubrité, croix de pierre et coups de couteau. Ça doit servir à quelque chose. Tandis que mon épicerie italienne, en début de rue, sur la gauche, partant de la fameuse croix, ça se case mal. Il y avait, à l’époque, peu d’endroits où acheter de la mortadelle. Rue Rollon, Au Parmesan, et puis là. Moins chic que le précédent, bien sûr.

Pourquoi des Italiens rue Saint-Hilaire, rue Edouard Adam ou rue du Pont à Dame Renaude ? Ou peut-être pas du tout ? En tous cas, surement des anarchistes, ancêtres de L’Insoumise. Voilà qui s’appelle retomber sur ses pattes (ou ses pâtes, au choix). Santo Caserio ou Luigi Luccheni, habitants du quartier, avouez que ça nous pose. Rouen n’a pas abrité beaucoup d’assassins (du moins avouables). Je ne dis pas que c’est dommage. Au passage, comptons pour rien P*** et T*** dont les méfaits resteront ignorés.

Nous parlons là d’un temps où on ne connaissait que les raviolis en boite. Les frais vinrent après. Ecrivant au fil, je constate qu’existe encore, rue Rollon, les Gourmets d’Italie. Permanence d’esprit ! Il sera dit que Little Italy est ici partout et nulle part. Ceci étant dit, on aura des difficultés à dénicher des anarchistes rue Rollon. Conséquence sans doute de la fermeture définitive du Soulier d’Argent. Oui, à trop hésiter entre Margharita et Quatre Saisons, nous n’aurons plus le loisir d’être chaussé aussi chic. Tant pis.

On s’en consolera en allant visiter le futur palais de la Métropole, là-bas, au bout du quai. Si loin, si beau, si grand. Il sera notre palazzo au bord de l’eau, la sérénissime en moins. A l’intérieur, tout y sera blanc et vide. Ce que je veux dire par là c’est que Rouen change. Ou plutôt disparait. Celui que j’ai connu s’évanouit. Avec lenteur mais rigueur. Ces nouveaux quartiers, ces esplanades du bord de l’eau, ces projets aussi transparents qu’éphémères ne me parlent pas.

Certes, c’est à moi de partir, pas à eux. Il faut vivre avec son temps disent-ils. Dès lors que ce temps devient celui du faux-semblant, je me borne à errer dans le palais des glaces. Les mains en avant, à gauche, puis à droite. Se cogner et reprendre vers l’arrière. Du temps du Soulier d’Argent et de l’épicerie italienne, je m’y retrouvais. Moi et les autres. Ce Rouen disait-je ne me parle pas ? Surtout, il n’a rien à me dire. De fait, il ne me dit rien.

Qu’irai-je flâner sur le quai bas de la rive gauche ? Pour y croiser qui ? Pousser jusqu’au jardin de la presqu’île ? Traverser le pont, revenir par la Luciline ? Rue Saint-Vivien, j’ai un air encore un peu jeune. Je m’offre un gâteau chez le boulanger à un euro. Vrai, ils ne sont pas terribles. Mais au moins, je suis moi-même lorsque je le mange.

DLXXV.

Fausse alerte ou coup de semonce ? Allez savoir. N’empêche, il semble que je revienne. Mais pas plus fier que ça. A l’hôpital, on est gentil. Sans exagération. Les infirmières, les aides-soignantes, toutes. Les médecins, déjà moins. Toujours trop prompts à vous faire la morale. Il paraît que je ne suis pas sérieux. Là aussi : sans exagération. Et que j’en prends bien à mon aise. Pour mon âge disent-ils. Pensez, 83 ans. Fêter son anniversaire au CHU n’a rien de répréhensible, mais ça n’est pas du meilleur goût. Déjà, les repas ! Pour les gâteaux, macache. Enfin passons. On pourra imaginer que la prochaine sera la bonne.

J’ai emporté de la lecture. Aussi la radio. Et le journal. Encore que sur ce dernier point, les informations prennent, à la clarté des draps blancs, une nuance assez grise. Au bout de trois jours, mon quotidien favori ne me paraissait plus du tout d’actualité. A sa lecture, il prenait des tournures ennuyeuses, réchauffées, hors de propos. Goutte à goutte et notre article en page 2 ne font pas bon ménage. A mon chevet, Paris-Normandie s’est mué en hebdomadaire. C’est un signe. Le pire est que je n’en suis pas mort.

On dit toujours : comme le temps passe. Oui, sauf à l’hôpital. L’ennui y est d’une autre épaisseur. Le soir, surtout. Le matin, ça va encore, le monde s’éveille. Il sourit. Pas le soir. Rien ne s’endort. Toujours un bruit, un ronron, des allers et venues. A part soi, il faut veiller. Ne pas s’endormir. Sait-on jamais, sur un lit clinique, un mauvais sort est vite jeté. Donc ouvrir l’œil.

Voilà (peut-être) comment je m’en suis sorti. Pas les pieds devant mais la tête haute. Et maintenant ? Rien. Finir de lire mon gros livre. Et une fois fini celui-ci, en commencer un autre. Tant que les pages se tournent, on va de l’avant. Ne jamais regarder en arrière (un lecteur : on se pince !). Oui, à présent rien ne vaudra le présent. Du passé faisons table rase (chanson à retrouver).

A ce propos, nos contemporains médecins n’ont guère la fibre littéraire. Laissant trainer mon livre (avec un peu d’ostentation, il est vrai) sur la table de chevet, croyez-vous que l’un d’eux ait pris la peine d’engager la conversation ? Bof, ces gens s’intéressent surtout à votre rythme cardiaque et à votre tension, pas aux époux Mercadier. Enfin, c’est ce que j’ai cru comprendre. Seule une infirmière (plutôt un infirmier, qui plus est issu de la diversité) a cru bon de remarquer qu’il fallait du courage pour lire un gros livre comme ça. Il n’avait pas tort.

Ce faisant, ce charmant garçon révélait une meilleure connaissance de la littérature que mes internes supputant les chances des bleus de l’emporter (ce qui advint). Il faut s’y résoudre : on ne lit plus guère. Plus de gros romans, plus Louis Aragon, et plus Les Voyageurs de l’impériale. Le temps en est passé. Tandis que la mondiale coupe, Karim Benzema et consorts, ça vaut tous les mentir-vrai du monde (réel ou pas).

DLXXIV.

Il s’agit d’être à l’heure. Toujours et en toutes circonstances. Ma vieille tocante, acquise il y a plus de quarante ans, a rendu l’âme. Irréparable. Enfin, paraît-il. Et puis usée, verre rayé, aiguilles bancales. Le bracelet n’en parlons pas. Ce crocodile ne vaut pas mieux que ceux du musée. A force, n’est-ce pas. Ma chère montre venait de chez Richard. Rue Grand-Pont autrefois, mais ça n’existe plus. Bref, un vieil achat. Comme on disait : une folie ! Oui, du temps où j’avais les moyens d’en faire. Ou l’envie. Ce qui m’a passé. Toujours est-il que : être à l’heure et l’avoir, il le faut.

Comment et pourquoi, me voici en quête d’une montre neuve. A presque quatre-vingts trois ans ! Qui prétend que le temps des folies est passé ? Léone, arbitre du bon goût et du raisonnable achat, m’accompagne. Il paraît que je deviens dépensier et que l’argent file. Admettons et reconnaissons que j’ai désormais besoin d’un chaperon. La vieillesse rend conciliant.

Bon Rouennais, je m’attarde à regarder les vitrines de Lepage, puis de Milliaud. On est donc susceptible, ici, d’acheter des montres à 12.000 euros ! C’est que j’ai vu de mieux, de l’extérieur toutefois. Et quand je dis mieux, je m’entends. De temps à autre, il faut redescendre sur terre. Voyons d’autres boutiques. Notez que c’est vite fait. Ces montres s’assemblent et se ressemblent. Toutes, elles donnent l’heure exacte. Ce qui suffit. Du moins, pour le moment.

Adieu splendeurs d’antan. Oui, les illusions sont perdues. Pour preuve, nous voici chez Maty, rue du Gros-Horloge. La classe à pas cher. Les vendeuses y sont à l’image des montres : grandes, minces, habillées de noir. Cheveux tirés, perchées sur de hauts talons, elles vous jaugent d’un œil professionnel. Clients ? Oui. Bon ou mauvais ? Moyen plus. Lui, vieux, mais avec de l’allure de reste. Elle, plus jeune, et black. Du fric ? Faut voir. Tout ça, d’un coup d’œil ou deux, le temps que vous passiez le seuil. A l’intérieur, l’ambiance est claire et lumineuse. Mais ça l’était déjà dehors. Les montres nous sont présentées. Je m’en désintéresse assez vite.

Au vrai, Léone discute, argumente et s’amuse à jouer l’épouse distinguée. La vendeuse abonde. Il ne faut pas un tour de trotteuse pour qu’on m’ignore à temps complet. Elles comparent, tranchent et décident. Me voici pourvu d’une Bering, marque danoise, dont le design est inspiré par la beauté des paysages arctiques. Pour 199 euros, avouez que c’est donné. Et garantie pour trois ans ! Dans trois ans, je serai mort, chère madame. Oh, monsieur, ne dites pas ça !

N’empêche, il est 15h47. Il faut que ça se sache. Joie et mélancolie des achats. Un mélange où la seconde (sans jeu de mots) domine. Au carrefour, j’aurais aimé être plus riche. Pas pour la montre, non. Comme on dit d’un air modeste : elle est bien. Non, pour avoir l’air. Etre dans le décor. Tenir un rôle meilleur. Pour Léone et pour moi. Mais comment expliquer cela ? Bof, ce sera pour une autre fois.

DLXXIII.

Sera-ce le couronnement du tout ? A savoir la gigantesque tour (une trentaine de mètres !) de tôle ondulée qu’on installera bientôt sur les quais. Et pour quoi faire, cher ami ? Pour y découvrir les fresques numériques d’un certain Yadegar Asisi sensées nous raconter l’Histoire mondiale, nationale et régionale (dans l’ordre que vous voudrez). Aussi attirer les touristes, nouvelles vaches à lait de l’industrie agroalimentaire et culturelle. Comme il est souvent dit ici : nous voilà bien !

En haut lieu, on trouve que la cathédrale, le musée de peinture ou celui de la ferronnerie ne suffisent plus. Trop élitiste, trop passéiste, trop traditionnel. Ce qu’il faut, c’est du neuf, du virtuel, du faux semblant. Déjà le mémorial Jeanne d’Arc s’aligne sur ce programme électoral. Pour ce faire, il faut mieux et plus fort, soit le cyclorama. Autrement dit : la fresque circulaire. Notez qu’on en a déjà vu vers 1905 ou 1906. Ici même, place de la cathédrale, avec des vues de Jérusalem ou de la crèche vivante d’Oberhausen. Ça instruisait les campagnes et amusait les enfants. Tel que, coûtant trois ou cinq sous, l’affaire était rentable.

Plus tôt, à la gloire de Napoléon III, on avait montré des toiles peintes dans les foires. Toiles coloriées, plus ou moins animées, qu’on retrouva, en mieux, à l’exposition universelle de 1900. Pour les plus anciens d’entre nous, qui se souvient d’un camion montrant, en poupées d’automates et décor de carton-pâte, une grotte de Lourdes itinérante ? Ça se passait place Saint-Marc. Il en allait d’un 2 ou 3 francs, à peine le prix d’un éclair au chocolat chez le pâtissier du coin.

Bon, le panoptique à Zizi coûtera un peu plus. On parle d’une dizaine d’euros. Et pour ce prix, il sera sans mystère. Ici, point de révélation ou d’espérance. Non, ce sera, brut de décoffrage, de l’ébahissement dans du faux semblant. C’est rien bien diront les Rouennais et Darnétal trouvera que c’est cher pour ce que c’est. Dans ce genre, sans partage, Darnétal a toujours raison.

Les Japonais ou les Chinois, touristes expresses, n’en diront rien (c’était compris dans le prix de départ). Voir les beautés de la France, leur suffit. Quinze jours, pensez : la tour Eiffel, le château de Giverny, les jardins du Panthéon, etc. En leur for intérieur, ils prennent leur revanche sur la bimbeloterie asiatique tant prisée chez les moindres. Ceci compense cela. Et comprenne qui voudra. Pour le reste, et pour nous, cultureux nostalgiques, on fera avec. Tant pis pour le respect ou la valeur. Vrai qu’on commence à avoir l’habitude.

Autre chose. Avez-vous vu les résultats pour les élections européennes ? Quelle catastrophe, n’est-ce pas ! Rien qu’à Rouen, il s’est trouvé trente-cinq personnes pour porter leurs suffrages sur la liste promouvant l’Esperanto. Incroyable ! Il y a donc en ville un groupe signalé, déterminé, sans doute organisé qui aspire à nous mettre dedans. Et comme le vote est secret, on ne sait pas qui c’est. Patience, viendra le temps où, mais il sera trop tard. En tous cas, vous voilà prévenus.

DLXXII.

D’une phrase, retour sur les méfaits des conseillers de quartiers. Mon journal quotidien (vous savez lequel) m’apprend qu’en plus de leur saccage du jardin Jean de Verrazane, lesdits s’attaquent à celui de l’Hôtel de Ville. On projette d’y installer des agrès, une table de pique-nique et autres inutilités en forme de supplices. A cette annonce, des usagers du jardin se sont plaint de l’état des allées. Paraît-il que les nids de poule abondent. A ceux-là, les fameux triolets ont répondu que l’état des allées n’était pas de leur compétence. On verra par là qu’ils connaissent leurs limites. Point final.

Ce qu’il faut dire aussi, c’est que le jardin de l’Hôtel de Ville est mal en point. C’est presque son image de marque. Vieux refrains : les feuilles mortes se ramassent à la pelle. Parce qu’au printemps, les nouveaux mariés viennent ici faire de la photographie ; plus tard, leurs enfants y font du toboggan. Et encore plus tard, devenus adolescents, ils y arrachent les fleurs. Au fil des saisons, les deux dragons chinois à nous offerts par la ville de Ningbo, se désolent. Ils songent à leur contrée natale et regrettent le palais d’été. Nous étions plus tranquilles sous le camarade Lin Piao disent-ils. Oui, tandis que sous le camarade Yvon Robert, n’est-ce pas, on doit se contenter de points de suspension.

Ainsi va le monde. Je sais que j’ai tort de gloser sur ces braves gens. Moi qui ne fait rien sinon râler devant mon clavier d’ordinateur, qui suis-je ? Faire le bel esprit ne coûte rien. Ma parole vacharde manque de légitimité. Tandis que les municipaux et leurs reîtres (voir ce mot) agissent plus qu’ils n’écrivent. Comme on dit : ils sont dans l’action. Ceci dispense de réfléchir. Ainsi du président Mao disant : on fonce, on verra après (pas certain de l’authenticité du propos). Etre homme ou femme d’action demande peu de capacité. Au pluriel ou au singulier. Nous autres, nous réfléchissons trop. Réfléchir trop, ce n’est pas assez.

Vous me voyez en conseiller de quartier ? Mes pauvres, je ne ferais rien. Incapable d’une décision, d’un choix, d’une résolution. Au lieu d’étudier les dossiers, je serais là à rêvasser, couper les cheveux en quatre, comme on dit : enculer les mouches. A supposer qu’un projet soit retenu, qu’une décision soit prise, aussitôt je regretterais. Alors, Yvon Robert serait fondé à me dire : Félix, tu ne sais pas ce que tu veux ! Et à par soi, murmurerait : ce garçon ne sera jamais maire de Rouen !

Tandis que Bruno Bertheuil, alors là, pardon, c’est comme si c’était fait. Un tour en Chine, trois riz cantonais, quatre canards laqués, et nous voilà avec des appareils de musculation dans nos squares. Vive Ningbo, vive la Chine et gloire à qui savez. Bruno Bertheuil en Chine, c’est Philippe Sollers et Roland Barthes réunis (la littérature en moins).

J’arrête là car je sens que mes références datent. Dame, l’âge ! Et puis on ne peut pas fêter le centenaire de la Grande Guerre tous les jours.

DLXXI.

Comme on disait dans les théâtres autrefois : la scène représente le jardin Jean de Verrazane ; au fond l’église de la Madeleine et la préfecture ; côté jardin, un hôtel de commerce ; côté cours, le pont Guillaume. Lorsque le rideau se lève, quelques étudiants, garçons et filles, sont sur la scène ; plusieurs révisent leurs cours, d’autres bavardent…

J’oublie de dire que la scène se passe de nos jours, sous la direction d’une municipalité besogneuse, œuvrant dans le plus grand dénuement. Elle forme, du reste, l’essentiel de la troupe, secondée par des conseillers de quartiers. Ces derniers occupent, comme dans tout bon théâtre shakespearien, les rôles de deuxièmes et troisièmes couteaux. Lors des représentations, ils devront jouer sur le mode dramatique, en veillant toutefois à ne pas trop gommer la note comique voire grotesque.

Vous connaissez tous ce fameux jardin, espace libre et clair, et le sentier en parallèle. Celui-ci conduit du pont à l’hôtel. Ce fut, à ses débuts, une véritable réussite. Tiens, ici, on innovait. Avec le temps, paresse rouennaise oblige, on l’a laissé se dégrader. Les poubelles y débordent et les bancs se ressentent des graffitis (quelques canettes aussi). Aux fins d’y remédier, nos municipaux ont fait installer ici une œuvre d’art contemporaine. L’idée n’était pas mauvaise, mais nous le savons, rien ne remplace un bon coup de balai.

N’empêche, il faut toujours dépenser de l’argent. Et quel meilleur moyen d’y parvenir que d’occuper le terrain. C’est à ce moment que les conseillers de quartier entrent en scène. Sans eux, aucune pièce de théâtre ne tient pas la longueur. Un acteur défaillant, un manque de rythme, une salle atone… ils sauvent la représentation. Ainsi pour cette reprise du Jardin de Verrazane (comédie en trois actes et un prologue) ont-ils décidé de dépoussiérer la pièce, de revoir la mise en scène et surtout de bouleverser le décor.

Ainsi, l’affiche attendue nous promet bientôt l’installation sur les vastes pelouses d’accessoires sensés attirer le public. Un parc doit être plein ou ne pas être. Nous aurons donc une table de jeu avec échiquier, un chemin botanique, des panneaux pédagogiques expliquant ceci et cela, des boîtes à livres plutôt vides, et même des appareils de fitness ! J’ignore ce qu’est le fitness, mais je gage que c’est un compromis entre la pâtée pour chats et la préparation militaire. Que ce soit plébiscité par les étudiants en droit ne m’étonne qu’à moitié.

Tout espace libre est ici jugé trop vide. Tout espace vide est jugé trop libre. Il nous faut exister. Et quelle meilleure preuve d’existence que la démocratie participative ? D’où viendra l’esprit serein qui écrira l’histoire de cette engeance ? Sous couvert de bien commun, ces faux-nez politiques se mêlent d’avoir, en tous lieux et heures, l’avis qui fait autorité. Devant eux, les municipaux (tous grades) sont au garde à vous. Pensez, ils attendent avec soumission l’oracle qui leur permettra d’avoir une opinion.

Etudiants et flâneurs retraités devront s’y faire : au jardin Verrazane, adieu tranquillité et art de vivre. Tous unis pour l’utilité de l’existence !

DLXX.

Au restaurant. Je ne dirai pas lequel. Situons-le, sans grand risque, dans le périmètre du Vieux-Marché. Au sens large. L’enseigne est estimée pour sa renommée et ses petits prix. Cette dernière expression me fait toujours sourire. Jamais de gros prix, toujours des petits, quand ça ne sont pas des prix doux. J’attends sans impatience la saison des prix tout court. Elle finira par arriver. Enfin, bref.

Nous sommes, Eva et moi, près de la baie vitrée. Cela nous sépare de la terrasse aux touristes (pas pleine, il fait encore froid). A cette table, en salle, nous sommes en retrait. Isolés. Surtout du regard goguenard des garçons. Ces derniers, de l’intérieur, guettent le chaland comme les vautours de l’Oklahoma. En moins tranquilles cependant. De plus, à s’y attarder, ce regard de prédateur se double d’un dédain certain pour notre peu d’empressement à prendre l’apéritif ou de choisir le menu Découverte. A chacun sa relégation. On voit qu’avec nous, ce ne sera pas une bonne table.

Comme dans nombre de restaurants d’aujourd’hui, la carte est plus prétentieuse qu’appétissante. Elle se veut avant tout culturelle. Et jamais pittoresque ou amusante. Eva, femme pratique, s’est mise dans la tête de manger du saumon. Simple et court. Son ascendance norvégienne y est-elle pour quelque chose ? Jamais loi, ses ancêtres la regardent de près. Autant dire que ça n’est guère le lieu. Si saumon il y a, il est tartiné de miel corse ou mariné dans le poivre du Sichuan. Ou tout comme. Aimez-vous la muscade ? On en a mis partout. Nos modernes restaurateurs semblent avoir appris leur métier chez Nicolas Boileau (la satire en moins). Avec eux, tout est compliqué, embrouillé, tarabiscoté. On n’offre pas à manger, on se fait valoir. Ici et ailleurs, car en face, on pariera que c’est la même chose. Tant pis pour les Chinois, Allemands ou Britanniques qui, dehors, déambulent. A cet instant, quelles sont leurs pensées ?

Et nous, attablés, itou. Je vous laisse choisir nous a dit le serveur. Et il est reparti sur son perchoir. Mais, jeune homme, on se perd à choisir. Ce que j’aime au restaurant (souvent) c’est qu’on me guide, voire qu’on m’impose un plat ou un menu. Mon idéal restera toujours celui de la cantine, là où les syndiqués râlent avec raison. Peut-être un restant de maoïsme, moi qui n’en fit jamais grand cas ? Allez savoir. Je dis ça pour six touristes asiatiques qui viennent de faire leur entrée.

Bon, alors, ce menu ? Eva n’est pas plus certaine que moi. Nous sommes du même avis : ce saumon manque de conviction. Voulant nous sortir de l’embarras, je questionne le serveur. A votre avis, ceci ou cela ? Je m’attire cette réponse que je qualifie d’historique : Monsieur, vous vous adressez au mauvais serveur, je n’aime ni le saumon, ni les épinards. Et je vous passe le sourire goguenard filtrant cette répartie. Plus je vieillis et moins j’aime perdre mon temps. Il m’a suffi d’un regard et d’un signe d’assentiment d’Eva. Menu refermé, nous avons levé le camp.

DLXIX.

Il existait autrefois, rue des Carmes, un magasin à l’enseigne de Mag Any. Rue des Carmes ou plutôt, selon le bon langage Rouennais sous les arcades, là où il n’y jamais d’arcades. C’était un magasin, comme on disait et comme on ne dit plus : de nouveautés. Rien ne vieillit davantage que la nouveauté, ce qui explique sans doute qu’on n’utilise plus l’appellation. Dans le commerce ou ailleurs.

Mag Any dura trente ans, voire quarante. Ces chiffres paraîtront déraisonnables aux commerçants d’aujourd’hui. Si on leur prédisait qu’ils devront, quoiqu’il en coûte, rester quarante ans derrière la vitrine, ils pesteraient plus fort qu’ils ne le font. C’est un fait : le commerçant peste. Le Rouennais plus que les autres. C’est dans sa nature. N’empêche, s’il en fut toujours ainsi, ses motifs de mécontentement changent au fil des années.

Je l’ai connu accusant le mauvais temps, la guerre, l’Occupation, les bombardements. Puis ce fut la Reconstruction, le Marché commun, les impôts. Vinrent les sens interdit, les parcmètres, la hausse des salaires. Ensuite l’inflation, Mai 68, l’Europe. Aussi les voies piétonnes, la circulation des bus, les ponts cassés. Et avec ça, madame ?

Regardant chaque soir un tiroir-caisse à moitié plein ou à moitié vide, le commerçant bien né incrimine. Toujours s’en prendre aux autres, jamais à soi-même. Que penserait la patronne de Mag Any de la situation actuelle ? Ce qu’elle en pensait en 1972. Ou 1964. Ou 58. Le jersey ne se porte plus, le style cardigan non plus ? La faute des clientes. Il y a peu temps, une successeuse (admettons que cela existe) m’affirmait que les gens ne pensaient qu’aux vacances. Elle entendait : les voyages. Il n’y a que ça qui marche. Possible.

Il paraît (le Fanal de Rouen l’affirme) que le nouvel adjoint au commerce prévoit d’organiser des petits-déjeunés avec nos dits commerçants. Ce sera l’occasion de faire remonter l’information dit-il. Attention, cher Bruno Bertheuil, un croissant par-ci, un autre par là… la grosse tête est vite arrivée. Surtout n’écoutez que d’une oreille les Mag Any du temps présent. Elles ne valent guère plus que celles d’autrefois. Va pour le budget p’tit-déj’ du nouveau conseil. Ce sera ça de moins pour l’impressionnisme et le flamboyant.

Car j’espère (il faut espérer) que la viennoiserie et les grands crèmes seront pris sur l’enveloppe culture et patrimoine. Ici, l’un vaut l’autre. Tenez, simple exemple, avez-vous vu nos malheureux touristes errer rue des Carmes le dimanche ? Sunday, Sunday… disent-ils. Voulant prendre quelque chose au sortir de la cathédrale, ils n’ont vu que la Brasserie Paul ou La Flèche. Bondés. Et comme il est 12h, pensez si on va leur faire de la place pour une simple eau chaude !

Donc quoi ? Le commerce va mal et ce n’est pas la faute aux commerçants. C’est, par exemple, celle du gouvernement. Et tiens, à François Hollande, pourtant enfant du pays. Ce à double titre puisqu’il naquit (ou presque) rue des Carmes. Sa mère achetait-elle ses bas chez Mag Any ? J’en jurerais. Hélas, il est à craindre qu’il l’ait oublié.

DLXVIII.

Je passais par la rue des Béguines. Ça m’arrive. Pas souvent, mais de temps à autre. Ce jour, j’ai un prétexte : revoir les vestiges de l’ancienne église Saint-Vigor. A voir je crois, au fin fond d’un parking privé. Pas grand-chose, une arcade, un muret. Pas vu, pas trouvé. Disparu ? C’est possible. Et puis après tout, passons. Une ruine, une autre. On n’en sort pas. Redescendant la rue, j’aperçois sur un rebord de fenêtre (volets fermés) un livre de poche. Un vrai, marque d’origine et déposée.

Il s’agit du Bonheur fragile d’Alfred Kern. Le volume n’est pas trop défraîchi. Comme on dit : il se tient. Sur la première page le nom d’un ex-propriétaire : J. Josse ou Jasse. Écriture pas très nette. Le e final semble pouvoir être aussi un a. Quelqu’un qui ne fermait pas ses lettres. Ce qui est plus claire, c’est qu’au-dessous, d’une écriture plus ferme, quelqu’un (un lecteur) a écrit : pas mal. Jugement mesuré. On aurait mauvaise grâce à en dire plus (ou moins). J’aime ces rencontres en forme de signes énigmatiques. A défaut de ruines d’église et de béguinage disparu, j’emporte le livre. Vais-je le lire ? Lit-on encore Alfred Kern ? Même « pas mal » ?

La consultation d’un vieux dictionnaire Hachette consacré à la Littérature Française Contemporaine, m’apprend que Le Bonheur fragile reçut le prix Renaudot en 1960. D’où cette parution de 1964 dans une collection si populaire autrefois. Et qui semble de plus l’être. Quel destin que celui des livres à présent ! On ne les lit plus, ne les vend plus, on les jette. Soixante est loin, la littérature aussi. Voilà l’état de notre monde, voilà la rançon de la surproduction éditoriale. Un livre par jour, la fosse commune. Cette citation d’un écrivain beaucoup cité (mais moins lu) se vérifie sans retenue.

Il n’empêche : écrire c’est vivre. Lire aussi. Je ne suis pas revenu d’Isdriza. Ainsi commence ce roman d’Alfred Kern qu’on ne lit plus et qu’on offre au passant archéologue. Prenons le comme une façon élégante de dire qu’on ne les mets à la poubelle. Même pas au recyclage. Mais recycle-t-on un prix Renaudot ? Et revient-on jamais d’Isdriza ? Pas sûr. Nous le savons : le monde va à sa perte. Le poubellier d’autrefois ramenait chez lui un pyjama neuf taille 46, un moulin à café en état de marche, une Jeanne d’Arc en bronze où manquaient l’épée et l’étendard. A présent, il ramène des livres. Un peu plus chaque jour. Tu parles, Charles !

Tous les métiers se perdent. Surtout les meilleurs. D’où nos contemporains ripeurs ou, mieux, agents de propreté urbaine, désormais lecteurs assidus de classiques défraîchis. Il leur faut de la constance. Observer ainsi, jour après jour, ramassage après ramassage, le renoncement à ce que nous avions de plus valeureux. Ce sur quoi nous fondions, tant qu’à faire, notre suprématie. J’imagine, qu’en rentrant de tournée, certains pleurent. Car enfin, vous verrez : aujourd’hui Alfred Kern, demain Stéphane Hessel. Et ne me dites pas que vous n’étiez pas prévenu !

DLXVII.

Je reviens sur mes trop fameux cousins, de Chine (douteux) ou d’ailleurs (plus probable). Pour l’heure, du Madrillet, pays contrasté. Leur cité. Presque un village. Tout le monde se connaît. Se méprise et s’estime tout autant. Vous dire s’ils sont Français ! Ces descendants de coolies à la sauce Condition humaine ne sont jamais en reste de vous signaler les Magrébins d’en face, les Azerbaidjanais d’à-côté ou les Roumains du bout de la rue. Ce ne sont que bagnoles mal garées, tapis mis à sécher sur les haies ou poubelles rentrées ou pas.

Ils ne vivent pas comme nous me disent-ils. Non. Mais ni comme les autres, non plus. Bref, comme personne. A quelques mots des dernières élections municipales, ce dimanche de Pâques, à l’heure de l’apéritif, on n’a pas tardé à me signifier (à mots couverts) les préférences en matière d’isoloir. Disons tout de suite qu’Hubert Wulfranc, élu au premier tour avec un score soviétique (ou algérien) est dans la rue, pas très bien vu. Bref, quoiqu’électeurs potentiels, ils sont restés chez eux. Bref, ce sera pour une prochaine fois. Bref, ils sont de droite et bien de droite.

Je les observe. Ce pavillon est minable (acheté depuis longtemps) et leurs salaires ne sont pas mirobolants. Comme on dit : ils comptent. Si je devais faire le sociologue de comptoir, je les rangerais dans classe moyenne inférieure, groupe informe et discret, ni pauvre ni riche. Ils paient les impôts, l’eau, l’électricité, l’essence, etc. En échange, ils ont la bibliothèque gratuite et les animations culturelles dont ils ne que faire. Ils préfèrent aller au Zénith voir tel ou tel chanteur. Mais là, boum, c’est payant et bien payant.

Ils vivent dans la tradition et le goût social moyen : trois ou quatre chaînes de télévision, des centres commerciaux surchargés de samedis dépensiers, et des vacances à compte d’auteur. C’est-à-dire : qu’ils se fabriquent eux-mêmes. Au fond, ce sont des naïfs. On les méprise comme tels parce qu’ils ont été bien dressés. Qu’ils ont toujours obéi : à l’école, au travail et dans la file d’attente de la Poste. S’ils disent qu’ils ne se sentent plus chez eux, on leur fait des leçons de morale. Ce sont des beaufs et des racistes, quand ça n’est pas des fascistes. Suivez mon regard. S’ils comprennent, ils encaissent. Encore. S’ils ne comprennent pas, itou.

Mes cousins ont tort. Tort de voir ce qu’ils voient, d’entendre ce qu’ils entendent et de penser ce qu’ils pensent (citation). Ce qui les attend ? La schlague. D’un bord ou l’autre. Ils auront le choix : doux, moins doux, fort. Comme le chorizo (qu’ils ne mangent pas). De ce choix dépendra l’opinion qu’on aura d’eux : mauvaise, plus mauvaise, très mauvaise. Comme dit mon plombier : on s’est encore fait baisés. A quoi j’ajoute toujours : dans les grandes largeurs (moi, je suis du côté des petits).

Et moi, je peux vous parler de ma retraite. Ni grasse, ni trop maigre. Entre les deux. Alors, comme tout le monde ? Oui. Mais ça sera pour une autre fois.

DLXVI.

J’ai déjà parlé de mes cousins chinois. Cousins qui n’en sont pas, pas plus qu’ils ne sont chinois. C’est moi qui. Au vrai, ce sont des amis d’enfance. Seuls leurs grands-parents ou arrières sont d’origine asiatique (langage usuel). Ici depuis des lustres. Arrivés aux alentours de la Grande Guerre. Ouvriers chinois recrutés par les Anglais pour travailler dans des camps du côté du Madrillet. Puis restés. Tous ou à peu près d’une même grande fratrie, à l’origine danseurs de corde ou marionnettistes, gens de cirque. Enfin, d’après ce que ma mère et mon père racontaient.

Comment, pourquoi, ils recrutèrent d’autres chinois. Montèrent une troupe et firent de la scène. Ce fut le Théâtre des Kaïtouns. Mes parents financèrent, ma mère faisait les costumes. Je dois encore avoir des affiches et des prospectus. Il faudrait retrouver et écrire ce qu’il en fut. Un théâtre chinois à Rouen ? Admettons. Tout ça loin et personne n’ira vérifier.

On se voit une ou deux fois l’année. Souvent à Pâques, allez savoir pourquoi. Ils habitent sur la rive gauche, Saint-Étienne du Rouvray. Un quartier et des rues sans nom sinon ceux aviateurs autrefois célèbres. On s’en doute, les acrobates pékinois sont morts depuis longtemps. Leurs enfants aussi. Seule subsiste une vieille dame (elle a passé les quatre-vingt-dix) et des gens nommés Michel, François ou Lucette. Encore d’autres, enfants plus jeunes et alliés que je ne connais plus. J’en suis à ne pas distinguer les âges et les alliances. Au contraire du notre, ce monde est moins en moins chinois.

Tout ça pour dire que je ne me suis pas ennuyé ce dimanche de Pâques. J’ai pris le Metro. Oncle, vous descendrez à Ernest Renan. On viendra vous chercher. J’étais chargé d’œufs en chocolat et de lapins enrubannés. Voulant épater mon monde, je suis allé chez Beyer, rue Grand-Pont (ça vient de changer). Peine perdu pour mon snobisme : les plus jeunes ont dévasté mes œufs garnis en trois-quarts de temps. Le souvenir du sac du Palais d’Été, sans doute !

Conversation épuisante, vieilles photos et neufs films de vacances qu’on me passe sur l’immense téléviseur. Sans son, ce qui laisse une impression étrange. L’ancêtre, elle, jacasse à tort et à travers. Ancienne receveuse des tramways de Rouen, elle regrette le temps des traminots. Ignore le Metro qu’elle juge n’en être pas un. Elle est du temps des petits tickets vendus par carnet ou à la pièce, tout ce qui justifiait sa place au milieu. De même génération, on s’arrange pour nous réunir. Je note au passage que, pour son âge, elle lève bien le coude.

Voulez-vous la question à laquelle il n’a pas été répondu ? Ne fallait-il pas deux tickets pour aller de la place de l’Hôtel de Ville à la place Cauchoise ? Vous dire le numéro, aucune idée. Le 2, il me semble. Je suis rentré (pas tard, j’avais un prétexte) avec un sac de barquettes de riz, de rouleaux de printemps et de porc grillé au caramel. Si je n’en ai pas pour un mois, c’est tout comme.

DIII.

L’Espace du Palais, quatrième et dernière fois. Que dire qui vaille ? Comment raconter l’effondrement ? D’un monde rêvé, puis fini, au bout de tant de mois, il ne reste rien. Les cases sont vides. Tout est en plein vent. Les ruines, leur charme, plus quelques gardiens. Ces derniers sont désœuvrés. Ils accueillent les visiteurs avec plus […]

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